Anfa

L’hôtel Anfa, qui avait abrité la conférence qui a changé le cours du monde un janvier 1943, se trouvait, comme son nom l’indique, sur une colline (Anfa avec un n léger signifie colline en amazigh) qui surplombe l’Atlantique. De cette grande rencontre qui a jeté les bases de l’ordre du monde post-Deuxième guerre mondiale, il ne reste que la villa Mirador, siège du consulat américain où avait résidé Churchill et son room, qui fait toujours office de musée. La bâtisse qui avait abrité l’événement planétaire, entre Roosevelt et Churchill, ainsi que la rencontre à quatre, avec les deux comparses français, mal à l’aise dans leurs rôles, Giraud et De Gaulle, qui jouaient les prolongations depuis Vichy et Mers Lekbir, a été rasée. Plus rien sur l’aile de l’hôtel Dar Essaada où avait lieu le fameux dîner auquel étaient conviés le sultan Sidi Mohammed Ben Youssef et son fils Moulay El Hassan. Pour une nation historique, faire peu cas de l’histoire et de ses symboles interpelle bien sûr.
Américains et Britanniques étaient présents pour la célébration du 75ème anniversaire de la conférence d’Anfa, à Casablanca et à Rabat. La petite-fille de Roosevelt était présente pour la célébration de l’événement. La petite-fille de Churchill, Celia Sandys, a été empêchée de s’y rendre à cause d’une fracture de la jambe. Les Français, on les comprend, étaient absents. Les officiels marocains n’étaient pas présents, on ne les comprend pas.
Politiquement, Anfa (l’autre rive de l’Atlantique) est le temps qui consacre les principes de liberté contenus dans la Charte Atlantique de Roosevelt de 1941 et prépare à la décolonisation et au triomphe des valeurs du monde libre. Elle est l’antichambre de la conférence de Yalta.
Militairement, la conférence d’Anfa met en place une stratégie de guerre avec l’ouverture du front Est, de concert avec l’Union Soviétique. L’artisan de la conférence n’était autre que Churchill qui, avant de débarquer à Anfa, s’était rendu chez Staline, convié à la conférence, mais qui a préféré se concentrer sur les opérations militaires. Il y eut aussi la mise en place de la stratégie d’offensive, du flanc sud de la Méditerranée, à partir de la Corse et l’Italie, et la confection du principe «inconditionnal surrender » (une reddition inconditionnelle).
C’est certainement le rendez-vous qui sauve De Gaulle. La France libre et la France combattante étaient mises à mal par Vichy et par le naufrage de la marine française à Mers Lekbir, et De Gaulle savait qu’il allait à Anfa comme pantin. Il allait s’y refuser, mais Churchill l’avait mis en garde : il ne pourrait plus compter sur lui pour lui présenter Roosevelt. Autrement dit, c’en aurait été fini de sa carrière politique. À Anfa, il avait avalé des couleuvres qu’il cachait en fumant sa cigarette, mais c’était le prix pour se ménager un hypothétique avenir.
Il y eut à Anfa ces petites histoires qui rendent piquantes la grande. Point d’alcool à la table du sultan, avait décidé Roosevelt, au grand dam de Churchill. La discussion laborieuse entre Roosevelt avec son peu de français, et le sultan, avec son français approximatif, sur la liberté des peuples, avait fini par agacer Churchill qui s’est mis à toussoter. Roosevelt le fixa du regard et Churchill s’excusa à cause, prétendit-il, d’un nouveau cigare. Un aide de camp se pencha sur lui, et lui remit un câble (fictif devons-nous apprendre par l’excellent travail de l’historienne américaine Meredith Hindely «Destination Casablanca, the battle for North Africa in World War II»). Churchill se dérobe pendant vingt minutes pour pouvoir siroter à son aise son scotch. « J’ai tiré de l’alcool le meilleur plus qu’il n’en a eu de moi », disait-il. Hindely, qui a travaillé sur les archives américaines, apporte ce nouvel élément au lendemain de la rencontre, stratégique pour le Maroc. L’homme de confiance du sultan, le Kabyle Maameri, appelle le chef de cabinet du président Hopkins, sous condition de discrétion, pour des relations futures entre les deux pays, après guerre. Excellent coup d’œil stratégique du sultan. C’est une lucarne que le sultan entrevoit pour se dégager de la gangue du Protectorat. Et certainement le premier événement politique de celui qui allait devenir Hassan II. Ce dernier, en 1993, lors du cinquantième anniversaire de l’événement, décrivait à la petite-fille de Roosevelt l’émotion du moment.
Une telle conférence, dans un contexte de guerre, n’était pas chose facile. Les renseignements allemands étaient fort présents à Casablanca, et fort heureusement, à Berlin on confondait Casablanca et White House. Le voyage était éreintant, cinq jours pour Roosevelt, neuf heures de vol pour Churchill, sans parler de la logistique, et l’esprit Vichy qui marquait l’administration française à Rabat. Le Résident général Noguès voulait empêcher le débarquement français en novembre 1942 (Torch operation), et tenait à embarquer le sultan avec lui. Celui-ci refusa. L’assistance à la célébration de la conférence le 20 janvier 2018, à la bibliothèque nationale à Rabat, devait rappeler que l’Amérique s’est oubliée, et la petite-fille de Roosevelt devait signifier qu’elle parle de l’Amérique éternelle, celle qui a pour dogme la liberté. Tiens, et si on rendait la pareille à l’Amérique, et l’aider à se rappeler ce qu’elle était. Au lieu d’un événement, on célébrera un esprit.

Par Hassan Aourid, conseiller scientifique de Zamane

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