Dialogue social toujours au point mort ?

Le 1er mai est l’occasion annuelle pour les syndicats de faire entendre leurs revendications. Le gouvernement répond timidement et le patronat continue sa grogne. Pourquoi ces acteurs ne s’entendent-ils pas ?

La confusion est totale en ce jeudi 1er mai 2014. Alors même que le chef du gouvernement Abdelilah Benkirane défile aux côtés des syndicalistes de l’UMT à Casablanca, d’autres centrales s’époumonent à crier leur hostilité à l’égard… du gouvernement. Dans ce domaine, l’exception marocaine se distingue encore. Face à des travailleurs dont les droits sont quotidiennement violés en masse, le royaume compte pléthore d’entités syndicales censées les protéger. Une nouvelle fois, seule l’histoire peut tenter d’expliquer cette singularité. Au commencement, les premières formations syndicales ne pouvaient être autorisées que si elles étaient sous tutelle française. À l’époque, ce domaine reste la chasse gardée des communistes. En 1944, le célèbre Manifeste de l’Indépendance, rédigé sous l’égide de l’Istiqlal, expose les militants syndicaux et noue leur destin aux mouvements politiques. À l’aube de l’Indépendance, un duel d’hommes à la tête de l’UMT (Union Marocaine du Travail, fondée en 1955) décide de l’orientation future de la première centrale syndicale du pays. L’opposition entre Mahjoub Ben Seddik, le politique, et Taïeb Ben Bouazza le militant, tourne en faveur du premier. La suite est une succession de divisions des formations politiques et syndicales. Chacun tente de récupérer l’autre à son actif. Le pouvoir, quant à lui, s’accommode parfaitement d’une fragmentation qui lui est largement favorable. Le récit historique de l’organisation du patronat est plus linéaire. L’époque du Protectorat est marquée par la Confédération générale du patronat au Maroc (CGPM). Une organisation qui concerne en grande majorité des chefs d’entreprises françaises.
Il faut attendre l’année 1995 et son lot de difficultés économiques pour voir apparaître la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM). Entre temps, aucune des deux parties n’a réellement appris à maîtriser les subtilités du dialogue social. Une difficulté rendue quasi-insurmontable par des paramètres économiques instables. Une immense majorité des activités entrepreneuriales demeurent dans l’opacité du secteur informel. Difficile dans ce cas de notifier des règles du jeu communes à tous les acteurs économiques et sociaux. Aujourd’hui, pris en tenaille entre le respect de la nouvelle Constitution et des droits qu’elle garantirait, les revendications sociales, et l’hostilité palpable de la CGEM, le gouvernement Benkirane consent à une légère augmentation du SMIG. Une mesure qui semble ne contenter aucune partie. À l’ère d’un nouvel ordre économique mondial, la question concernant le Maroc demeure la même : comment rétablir un dialogue social efficace ?

 

Comment évaluez-vous la situation socio-économique du pays ? Le Maroc est-il encore une fois au bord de la crise cardiaque ?
Amal El Amri : Il est vrai qu’en 1995, lorsque Hassan II a parlé de crise cardiaque, la situation était alarmante et le contexte national connaissait des mutations. N’oublions pas que cette année suit celle de la signature des accords du GATT à Marrakech (Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce, ndlr).
L’économie du pays était en train de s’ouvrir et la mondialisation prenait de l’ampleur. Sans oublier que la décennie précédente était marquée par le Plan d’ajustement structurel (PAS, ndlr), qui a eu un impact désastreux sur les travailleurs et les classes populaires. Les services publics et la qualité de l’enseignement se sont dégradés, à cause notamment des coupes budgétaires. Depuis que Hassan II a parlé de crise cardiaque, nous avons commencé à parler de dialogue social, sans pour autant l’institutionnaliser. Depuis, le dialogue social a connu des hauts et des bas. Aujourd’hui, la situation n’est pas bien meilleure que celle qui prévalait il y a 20 ans, dans la mesure où nous avons eu les évènements du 20 février, puis des défaillances au niveau du dialogue social. J’estime qu’il y a un déficit de dialogue au Maroc et ce gouvernement n’arrive pas à saisir l’opportunité pour dialoguer et se concerter avec les partenaires sociaux. En même temps, l’étau se resserre autour de l’économie marocaine, le Maroc n’arrive toujours pas à décoller sur le plan économique, sans oublier le problème de la facture pétrolière. L’impact de la crise commence à se faire sentir aussi bien chez les travailleurs que chez la classe populaire. Je ne dirais pas que la situation est explosive, mais elle est tout de même très difficile.
Jamal Belahrach : En 1995, je n’étais pas présent au Maroc. Je n’y suis arrivé qu’en 1997. Ce que je peux dire, c’est qu’il y a un avant et un après 2011. L’année a été un marqueur important pour la société marocaine et toute la région. Ce tournant a propulsé le Maroc vers un nouveau paradigme dans lequel les partenaires sociaux -patronat, syndicats, État- vont devoir travailler davantage ensemble pour présenter une offre alternative. Au Maroc, depuis des années, le patronat était identifié comme celui qui exploitait les travailleurs et les syndicats étaient vus comme des agitateurs. L’un avait peur de l’autre. Il n’y avait donc pas de dialogue véritable. Ce qu’il y avait, c’était les relations interpersonnelles qu’avaient certains dirigeants syndicalistes avec des dirigeants du patronat, ou encore avec des politiciens. Ensuite, le Bureau international du travail (BIT) a tapé du poing sur la table de beaucoup de pays, notamment le Maroc, en leur disant d’institutionnaliser le dialogue social. Quand Driss Jettou a été nommé Premier ministre, il a saisi les enjeux du dialogue social et a installé des discussions avec les syndicats. On a alors commencé à instaurer des habitudes de dialogue. Sauf que la communauté des patrons n’était absolument pas prête à discuter. Tout le monde reconnaît que le Code du travail de 2004 a été fait à l’insu des patrons. Ceux-ci n’ont obtenu aucune contrepartie véritable. Mais, aujourd’hui encore, politiquement, le dialogue social n’est pas encore inscrit dans les gènes des parties concernées. Les syndicats manquaient cruellement d’objectivité à cause de leur forte politisation. Les patrons, de leur côté, se cachaient derrière cela et faisaient donc ce qu’ils voulaient. De plus, à cause de l’informel, ils pensaient qu’ils avaient un droit de vie ou de mort sur le salarié. Ma conviction est qu’aujourd’hui, nous sommes rentrés dans un nouveau monde. Et dans ce nouveau monde, nous avons besoin de plus de moralité et de maturité. Je constate que depuis 2011, les syndicats ont beaucoup muri sur cette question.

Ce dernier point aura-t-il comme effet de mettre le Maroc à l’abri d’une explosion sociale ?
J.B. : Nous sommes dans une crise économique majeure, mais également dans une crise sociale forte. Sauf qu’aujourd’hui, heureusement, les syndicats ne mettent pas de l’huile sur le feu, car ils sont arrivés à un certain degré de maturité. Ce qui fait qu’à mon avis, la situation ne deviendra pas explosive au Maroc. Car, globalement, et depuis 1995 à aujourd’hui, le SMIG a pris 1 000 dirhams, l’AMO a été instaurée, ainsi qu’un certain nombre d’avancées sociales. Les centrales syndicales sont devenues des amortisseurs majeurs, au même titre que le patronat. Depuis 2011, le discours du patronat a complètement changé de paradigmes. Le patronat dit aujourd’hui : « Nous avons besoin de syndicats forts ». Ce n’est pas une question de confort, c’est une question de logique historique. Le monde de demain ne se fera pas sans partenaires sociaux. Car, ces derniers sont ceux qui créent les conditions afin de respecter les droits du salarié, puisque nous sommes dans un pays qui ne considère pas ces droits comme naturels. Nous avons beau avoir un Code du travail, une législation, 90 % des problématiques liées aux grèves proviennent du non-respect du droit du travail.

En attendant la loi organique, censée réguler le droit de grève, pensez-vous que les conditions sont réunies pour un dialogue serein entre les partenaires sociaux ?
A.A. : Je tiens d’abord à corriger ce qu’a déclaré Monsieur Belahrach à propos du Code du travail de 2004. S’il dit que le patronat n’a rien gagné de ce code, nous aussi nous avons des radicaux qui disent que nous avons beaucoup perdu dans ce code. Il y a donc toujours matière à surenchérir. Le patronat a aussi gagné. Il a introduit des mécanismes de flexibilité qui n’existaient pas auparavant. Mais, disons que grâce à ce code de 2004, personne n’a gagné et personne n’a perdu. C’est le Maroc qui en est sorti gagnant. Maintenant, quels que soient le code ou la législation, c’est la pratique qui compte. Aujourd’hui, nous avons une Constitution qui prévoit beaucoup de choses et qui constitue, sans aucun doute, un plus par rapport à ce qui existait. Par exemple, les droits sociaux et économiques des Marocains n’étaient pas évoqués tels quels dans les Constitutions précédentes, contrairement à ce que stipule l’article 31 de la présente Constitution. Je reste néanmoins prudente, car, par expérience, nous savons que dans ce pays, la loi et la pratique sont deux choses différentes. Même si la loi organique s’avère satisfaisante, la situation ne changera pas si elle n’est pas respectée. Dans l’état actuel des choses, une immense majorité de travailleurs, surtout ceux de l’informel, n’est malheureusement pas concernée par la protection sociale. Je ne parle pas ici des grandes entreprises, mais des milliers de PME.
J.B : Je ne suis pas d’accord. Nous ne devrions pas prendre en otage le tissu économique formel qui, aujourd’hui, paye ses impôts et respecte le droit de ses salariés. Je tiens à vous rappeler un chiffre éloquent : 83 % des impôts ne sont payés que par 2 % des entreprises, c’est-à-dire les plus structurées. Cela veut dire que la pollution liée aux grèves sauvages affecte essentiellement ces 2 % des entreprises. Je ne souhaite pas rejeter entièrement la faute sur les syndicats par rapport à ces agissements. Mais, force est de constater que la fragmentation incroyable du champ syndical n’est pas un facteur de pérennisation.
A.A : Concernant les grèves, n’oubliez tout de même pas que les salariés du secteur privé ne le font pas de gaieté de cœur. Toute journée de grève ampute leur salaire, puisque la paie est suspendue. Sachez bien que cet état de fait représente réellement le dernier recours.

Vous avez tous les deux évoqué la fragmentation et la politisation. Ne serait-ce pas là les deux maux qui entravent la bonne marche du dialogue social ?
J.B : Il est clair que ces deux notions sont des obstacles. D’ailleurs, nous ne savons pas vraiment laquelle a entraîné l’autre. Je pense effectivement que cette situation a considérablement contribué à obérer le développement de la relation entre le patronat et les syndicats. Concernant la CGEM, parler de politisation n’a pas vraiment de sens. Par contre, le dogmatisme du patronat qui soutient une orientation ultralibérale, si c’est de cela dont vous parlez, est une réalité. Chaque patron a, en théorie, sa propre obédience. Historiquement, celle-ci est d’ailleurs généralement plutôt de gauche. Cela dit, difficile de nier les carences de l’ultra capitalisme prôné ces dernières années par les patrons marocains. Cela pose un certain nombre de problèmes, tels que la précarité des salariés et l’esprit de féodalité exercé sur eux. Certains dirigeants se croient tout permis et pensent détenir un droit de vie ou de mort sur leurs employés. De fait, le monde où le dialogue avec les syndicats est naturel fait partie d’une autre planète pour ces gens-là. Cette distance contribue à forger une adversité qui n’a pas vraiment lieu d’être.
A.A : Il est vrai que l’histoire du Maroc est marquée par le parallélisme entre les partis politiques et les centrales syndicales. Ceci dit, je considère comme légitime l’imbrication du mouvement syndical avec celui politique des nationalistes, à l’époque où tous œuvraient pour l’indépendance du pays. Depuis, le schéma de cette relation est devenu, il est vrai, plus complexe.
Les partis politiques cherchaient à étendre leur influence et, pour ce faire, ont dû créer leurs entités syndicales. Les travailleurs ont toujours été un vivier électoral important. C’est pour cela que la surenchère syndicale entre formations politiques s’est accrue. Puis, les syndicats ont cherché à affirmer leur autonomie en retournant la situation et en créant eux même des partis politiques. Le résultat obtenu se résume à un cercle vicieux : plus l’échiquier politique se fragmentait, plus les centrales syndicales se divisaient. Aujourd’hui, nous avons au moins 36 partis politiques pour autant de syndicats.
Il me paraît évident que cette division ne sert, ni les uns, ni les autres. Le problème qui se pose maintenant est que cet éclatement sert d’alibi, non seulement au gouvernement, mais aussi au patronat. Il leur est désormais facile de rejeter la responsabilité des échecs du dialogue social sur cette situation, sans pour autant reconnaître la leur.
Propos recueillis par Sami Lakmahri et Reda Mouhsine

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