La bataille d’Isly, ou le début de la fin

Ce jour-là, une brèche invisible a été creusée, où s’est engouffré le vent de la colonisation. Retour sur la plus célèbre défaite de l’armée marocaine, racontée par ses acteurs principaux

C’est une défaite foudroyante que va essuyer le chérif Sidi Mohammed, fils du sultan Moulay Abderrahmane, devant les troupes du Maréchal Bugeaud, le 14 août 1844. Si cette bataille, dite d’Isly, ne se conclut par aucune indemnité ou cession territoriale, elle n’en est pas moins une date importante dans les relations diplomatiques du Maroc. « Ce qui s’était effondré à Isly, estime l’historien Jean-Louis Miège, c’était bien plus qu’un corps d’armée : la réputation militaire du Maroc. Depuis plus de deux siècles, nulle intervention armée européenne qui ne se fût terminée par un échec. Un extraordinaire prestige parait les forces marocaines. Du jour au lendemain, elles furent estimées à leur réelle valeur. Le choc psychologique, si brutal, provoqua des désordres dans toute l’étendue de l’empire ».
Par solidarité religieuse
Pour Al Naciri, auteur de Kitab Al Istiqsa, ce jour-là, une porte qui était jusque-là fermée s’est ouverte aux Européens. Faut-il rappeler que le souvenir de la prise d’Alger en 1830 n’est pas si loin ? Les Marocains qui ont assisté impuissants à l’occupation de ce pays voisin sont particulièrement sensibles à la menace impérialiste. Comme le dit si bien l’orientaliste contemporain Alain Roussillon, la prise d’Alger apparaît à plus d’un titre comme le moment d’une « rupture fondamentale dans l’historicité du Maghreb et du monde musulman ». Si elle prolonge la perte d’Al Andalus et lui donne un sens et des enjeux nouveaux, elle signe surtout une irruption de l’Occident chrétien en plein cœur de dar el islam et la perte d’« une terre substantiellement musulmane, appartenant en propre et de plein droit à la temporalité inaugurée par la révélation mohammadienne ». Aussi est-il primordial de remonter à cette date pour comprendre les soubassements qui ont conduit le prince de Joinville, fils de Louis-Philippe, à déclarer la guerre aux Marocains près de l’oued Isly, non loin de la frontière algérienne.
Plusieurs sources historiques indiquent qu’au lendemain de la prise d’Alger par les Français, les habitants de la ville de Tlemcen ont prêté allégeance à Moulay Abderrahmane. Selon Al Istiqsa, celui-ci aurait consulté le conseil des oulémas de Fès avant d’accepter. Après un premier avis défavorable, ces derniers se laisseront convaincre par une lettre adressée au sultan dans laquelle les voisins algériens rompent définitivement le serment de fidélité qui les lie au prince ottoman. Le sultan du Maroc confie alors le commandement de Tlemcen à son cousin Moulay Ali Ben Souleïman et lui fournit un détachement composé de soldats des Oudayas et des Abid. « En résumé, écrit Al Naciri, le Sultan (Dieu lui fasse miséricorde !) s’occupa d’une façon très active des affaires de cette contrée et ne négligea aucun effort pour la pourvoir petit à petit de tous les secours dont elle avait besoin en fait d’hommes, d’armes et d’argent ».

La suite de l’article dans Zamane N°9

Par Saloua El Oufir

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