La fin de l’islam politique ?

C’est ce qui ressort du congrès de la mouvance islamiste tunisienne Ennahda, tenu entre le 20 et le 22 mai dernier. Son chef, Rached Ghannouchi, a osé même dire, dans une interview accordée au journal Le Monde le 20 mai, que l’islam politique n’est plus de mise. La mouvance se justifiait, disait-il, tant qu’il y avait la dictature et le radicalisme laïc (ou la laïcité radicale). L’islamisme serait donc une réaction. Partant du contexte tunisien, la dictature n’étant plus, le radicalisme laïc en passe de s’émousser, l’islam politique n’a plus de raison d’être. Un des lieutenants de Ghannouchi et vieux compagnon, Abdekfettah Morou, ira jusqu’à toucher à ce qui était l’emblème des islamistes, « l’islam est la solution », en rétorquant que ce n’était qu’un slogan. Tout cela interpelle et ne peut être circonscrit à la seule Tunisie.
Dire que l’islam politique a fait son temps ne veut pas dire que l’islam a tiré sa révérence. Les deux concepts sont différents. L’islam pourrait revenir sur la scène publique sous forme d’éthique ou culturelle, mais il ne pourrait s’imposer comme dogme ou idéologie. Ghannouchi parle d’une démocratie musulmane. Ce n’est pas un simple fait d’annonce mais un grand tournant.
Ce que j’avais appelé, par ailleurs, la sortie de la religion de la sphère publique, en référence au philosophe français Marcel Gauchet, est en passe de creuser son sillon. Cette évolution est inéluctable. Elle se fait de manière tonitruante par les mouvements modernistes, de quelque acabit qu’ils soient, de façon douce dans les arcanes de l’Etat, et aussi étonnant que cela puisse paraître, de manière subreptice au sein des mouvements islamistes. Le PJD, de même qu’Al Adl Wal Ihsane, au Maroc, seraient les artisans malgré eux de la modernité politique. Et des salafistes sont prêts à troquer leur tenue traditionnelle contre une participation politique selon les canons modernes. La nouvelle position prise par Ennahda conforte cette tendance. Elle aurait fait des émules, y compris au sein de la grande confrérie égyptienne des Frères musulmans, encline à réfléchir sur les relations entre les deux « glaives », le politique et la prédication, dans l’optique de les séparer.
Au risque de faire de l’esprit d’escalier, je répéterai ce que j’avais dit par ailleurs. Cette évolution ne se fera pas d’elle-même par une génération spontanée, mais elle a besoin de baliseurs. Ceux-là mêmes qui auront le rôle de sages-femmes, qui participeront à un accouchement sans heurts, peut-être sans douleur. Le corps de la société est « enceinte ». Certains pourraient rétorquer que l’enfant est issu d’un viol. Mais n’a-t-il pas le droit d’exister pour autant ? Longtemps, des esprits brillants se sont penchés sur ce que Max Weber appelle le voile théocratique, c’est-à-dire l’analyse du texte, en mettant l’accent sur son historicité et sa contextualité. Force est de reconnaître les limites d’une telle approche. Les écrits de Nasr Abou Zaid sur le texte coranique ont-ils limité la montée de l’islamisme en Egypte, ceux d’Arkoun ont-ils endigué la déferlante islamiste en Algérie ?
C’est certainement un exercice utile que celui de l’étude des Ecritures, mais non suffisant. Il faut reconnaître à Max Weber le mérite de se pencher non sur les textes ou le voile théocratique, mais sur les comportements. Ce ne sont pas que les textes qui font une religion, mais aussi leur compréhension, l’interprétation qu’on leur donne, et parfois même les entorses qui peuvent leur être apportées. L’être humain est par nature conservateur, mais à défaut d’être rationnel, il est raisonneur, c’est-à-dire enclin à trouver un habillage rationnel à ce qui ne l’est pas, pour conforter une tradition ou justifier des intérêts.
C’est tant mieux que des faiseurs de normes venant d’une sphère religieuse fassent leur mue. Tout est à leur honneur. L’analyse de Ghannouchi sur l’origine de l’islamisme garde sa pertinence. L’islam politique serait un symptôme de deux grands maux : la dictature ou le pouvoir absolu (Montesquieu ne dit pas autre chose, dans «L’Esprit des lois», sur l’analyse qu’il fait du système tyrannique), et le radicalisme laïc qu’on pourrait assimiler à une forme d’aliénation culturelle. Un phénomène transversal qu’on trouvait chez des militants de partis de gauche, activistes des droits de l’homme, féministes, acteurs culturels, voire ethnicistes, journalistes et académiciens « éradicateurs », technocrates. Ce n’était pas étonnant d’ailleurs que les deux sphères, dictature et radicalisme laïc, fussent des alliés objectifs.
Si nous sommes donc convaincus que l’islam politique est un symptôme de grands maux, la posologie pourrait être prescrite, en lieu et place de slogans et leurs corollaires, le populisme.
Le dernier congrès d’Ennahda est certainement le premier bourgeon de ce qui était appelé le Printemps arabe. Ne désespérons pas. L’humanité, disait un philosophe, évolue par le mauvais côté. Hassan II ne disait pas autre chose, dans cette belle expression : l’islamisme est « un combustible fécond ». Il a permis d’avancer, en dégageant un peu de fumée. Avanti !

Par Hassan Aourid, conseiller scientifique de Zamane

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