La langue, la culture, la modernité

L’expérience du Maroc en matière linguistique et culturelle entame un tournant crucial. Pour en comprendre la signification et la portée, il faut la situer par rapport à l’histoire récente et au problème général de la transition vers le monde moderne. Analyse.  

Á l’époque pré-moderne, la situation se présentait ainsi : une langue et une culture de l’élite politique et religieuse, face à une mosaïque de langues et de cultures du reste de la société, organisée en une multitude de communautés autonomes. D’un côté la culture islamique et la langue arabe, de l’autre une multitude de cultures locales et de parlers dialectaux arabes et berbères. La transition du Maroc vers le monde moderne devait s’accompagner d’une transformation profonde de cette situation, comme cela s’est passé dans les pays européens et ailleurs dans le monde, comme au Japon. Que s’est il passé pendant la période coloniale ? Deux choses : d’abord, les langues et les cultures autochtones ont été figées dans leurs formes traditionnelles (politique Lyautey). Ensuite, à la dichotomie héritée du passé entre langues et cultures de l’élite et langues et cultures populaires, s’est ajouté un dualisme entre culture traditionnelle et moderne. Ainsi qu’une politique visant à opposer Arabes / Berbères, langue et culture arabes / langue et culture berbères. Dans la suite, aucune des réformes linguistiques et culturelles exigées par le monde moderne n’a pu être réalisée. Et pour cause : la diglossie entre l’arabe parlé, la darija et l’arabe classique a été maintenue, sinon accentuée. La multiplicité des variétés de l’amazigh a été à son tour maintenue, sans aucune tentative de les unifier. En plus, ni l’arabe ni l’amazigh n’ont pu évoluer selon les exigences de la modernité quant à leur lexique, leur grammaire, leur syntaxe et leur capacité à assimiler les éléments fondamentaux de la culture moderne universelle.
Dans le même temps, la politique culturelle a été réduite à la recherche archéologique et à la conservation des monuments historiques dans le service « des Antiquités, des Beaux Arts et des Monuments historiques» créé des 1912, et plus tard à l’organisation d’activités culturelles au sein d’une section du « Service de la Jeunesse et des Sports » créé en 1940. La culture marocaine arabo-islamique n’a fait l’objet d’aucune recherche novatrice, tandis que la culture amazighe, fixée par les études ethnographiques, s’est vue réduite au folklore.
Ainsi, on peut dire qu’au seuil de l’époque moderne, les années du Protectorat ont été perdues pour les langues et la culture marocaines. Au lieu de servir de levier pour faire évoluer la société vers la modernité, elles ont été au contraire instrumentalisées pour la maintenir dans l’archaïsme et l’immobilisme.

Une politique culturelle héritée du Protectorat
Le Maroc indépendant devait donc s’atteler à des réformes fondamentales pour s’adapter aux conditions du monde moderne. Au passage, il fallait établir un plan d’aménagement pour les deux langues nationales, l’amazigh et l’arabe, tant au niveau de leur statut que de leurs corpus respectifs.
Sur le plan culturel, il fallait établir un programme visant la restauration et le développement du patrimoine marocain dans toute sa diversité, ainsi que l’ouverture à la culture moderne universelle et son assimilation dans ses aspects scientifiques, littéraires et artistiques. Par ailleurs, il fallait prendre des mesures en vue de la démocratisation et de la production de ces activités culturelles. Mais il reste que, pour des raisons multiples et pendant près de 40 ans, l’accent fut mis sur la construction d’un Etat fort, la réduction de l’opposition, le développement d’une économie libérale au profit d’une minorité, alors que les questions sociales, linguistiques et culturelles vont être reléguées au second plan. Pendant toute cette période, la culture fut le secteur le plus négligé de l’action de l’Etat. Avec un budget réduit à la portion congrue, les diverses administrations publiques qui eurent la charge de la culture se contentèrent de poursuivre la politique héritée de l’époque du Protectorat, limitée à la conservation du patrimoine architectural et muséologique et à une animation restreinte aux grandes villes. De ce fait, la culture ne put jouer son rôle ni dans le développement linguistique dont elle devait être naturellement le support, ni dans le développement social et économique. De son côté, la question linguistique fut abordée d’un point de vue essentiellement politique et idéologique. Trois grandes orientations furent observées : l’arabisation, l’occultation de l’amazigh, la place privilégiée quoique non officielle accordée à la langue française.

Une arabisation mal préparée
L’arabisation répondait à une revendication du Mouvement national de substituer l’arabe au français dans les fonctions éducatives, administratives, économiques et culturelles qu’il avait occupées pendant l’époque coloniale. Elle fut l’objet d’un large consensus, et signifiait à la fois une réaffirmation identitaire et une volonté de manifester l’attachement du peuple marocain à sa culture. Mais elle fut mal préparée et ne s’appuyait pas sur un véritable « plan d’aménagement linguistique » comportant une vision claire des actions à mener, des étapes à franchir et des moyens à utiliser. Plus grave, elle se fit en tournant le dos à deux problèmes majeurs : celui de la diglossie arabe dialectal/arabe classique (darija / fushâ), et celui du statut à assigner à l’amazigh, parlé par une population estimée à au moins 50% de la population totale.
En 1980, et après de nombreuses péripéties, l’arabisation des quatre années du primaire était complète, et elle était de 30 à 50% au secondaire. La réforme de l’enseignement de 1985 confirma l’arabisation du secondaire, et l’année 1990 vit sortir la première promotion de bacheliers arabisés. Mais, paradoxalement, l’arabisation toucha faiblement l’enseignement supérieur. à l’exception des filières juridiques, islamiques et de langue et littérature arabes, l’enseignement continua à être prodigué en français. Cette situation se maintint au cours des trois dernières décennies, avec une détérioration constante de la qualité de l’enseignement. Ainsi, les efforts d’arabisation du système éducatif restèrent inaboutis, avec des conséquences plutôt négatives sur le système éducatif.
En plus de la défaillance de l’aménagement linguistique, deux autres raisons expliquent ce demi-échec : la première est liée au fait que l’arabisation n’a pas été accompagnée et soutenue par un développement culturel conséquent, ce qui maintint la langue arabe dans une position d’infériorité par rapport au français et aux autres langues étrangères. La deuxième raison est en rapport avec la construction de l’Etat national et le processus de démocratisation : pendant plusieurs décennies, les populations rurales, en particulier dans les régions montagneuses, furent quasiment abandonnées à leur sort, et le creusement des inégalités s’accentua d’année en année. Cela eut des répercussions négatives sur le système éducatif qui vit la qualité de son secteur public baisser dramatiquement, poussant les élites et même une partie des classes moyennes à mettre leurs enfants dans les écoles privées où l’enseignement est généralement bilingue arabe/français, ou dans les écoles des missions étrangères où il est prodigué dans des langues étrangères.
Loin de contribuer à la démocratisation de la société et à son homogénéisation culturelle, l’arabisation, telle qu’elle fut menée, se transforma sans qu’on n’y prenne garde, en facteur de discrimination sociale et économique par l’école.
A ces deux raisons il faut en ajouter une troisième : la diglossie arabe classique/arabe dialectal, dont l’importance sur le plan éducatif, culturel et identitaire n’est pas à démontrer. L’arabe parlé a pour lui d’être la langue maternelle de la majorité des Marocains et en même temps d’être le dépositaire des empreintes historiques enregistrant les contacts avec l’amazigh à diverses époques, ainsi qu’avec l’arabe coranique, l’arabe hilalien, l’arabe andalou, l’hébreu, et, pour une période plus récente, l’espagnol, le portugais, le français et l’anglais.

Entre l’arabe et la darija
Tout en étant sans conteste la langue de communication de la majorité des Marocains en famille, et même dans l’administration et le travail, voire dans l’enseignement, du primaire au supérieur, la darija est plus particulièrement la langue des classes populaires, qui restent à 40% analphabètes selon les chiffres officiels, ou qui, pour une grande part d’entre elles, ont été trop tôt rejetées de l’école pour pouvoir user de l’arabe classique ou du français. Non reconnue officiellement, la darija n’a été prise en compte dans aucun plan d’aménagement pour la préserver, la protéger et la faire évoluer. Mais cela n’empêcha pas l’éclosion depuis environ deux décennies d’un mouvement pour la défendre comme «la langue des Marocains» et « un vecteur essentiel de l’identité marocaine ».
On assista aussi, au fil du temps, à l’apparition de deux phénomènes remarquables dans l’évolution de la langue arabe. D’un côté la formation de ce qu’on a appelé «l’arabe moderne standard », ou AMS, avec des changements sensibles aux niveaux lexical, syntaxique et stylistique ; de l’autre côté « l’arabe parlé éduqué » (ou Educated Spoken Arabic, ESA). L’ESA, que les locuteurs eux-mêmes appellent « arabe médian» (lugha wustâ), ne constitue pas une variété autonome, mais plutôt une pratique propre aux échanges formels, qui tend à se répandre dans les médias, à l’université, et partout où les locuteurs s’élèvent au-dessus de la communication familiale ou quotidienne.
On n’est donc plus aujourd’hui dans la situation de diglossie décrite dans les années 1940-1950, et on n’est pas non plus dans une situation où domine une forme de l’arabe classique comme on l’a espéré un certain temps, mais plutôt dans un continuum parfaitement constaté et décrit par les sociolinguistes. Il est difficile de prédire où cette situation va mener. Mais elle change complètement la donne, et toute politique concernant le développement futur de la langue arabe doit en tenir compte.

L’occultation puis la renaissance de l’amazigh
Au lendemain de l’indépendance, la diversité linguistique et culturelle du Maroc ne pouvait pas échapper aux autorités marocaines. Mais considérant l’arabité et l’islamité comme les piliers uniques du processus identitaire, elles se donnèrent comme objectif prioritaire l’arabisation comme rempart contre la division. C’est cette confusion entre diversité linguistique et division nationale qui semble avoir justifié l’occultation de près de 40 ans où fut tenue la langue amazighe. Le changement de cap amorcé dans les années 1990, avec ce qu’on a appelé une «ouverture sur l’amazigh », peut être expliqué par des facteurs tant internes qu’externes.
Dans une conjoncture mondiale qui poussait à la modernisation et à la démocratisation, et où la reconnaissance des droits culturels et linguistiques était mise en avant, le régime de Hassan II décida d’engager un processus dit de transition démocratique. Pour sa part, le mouvement amazigh, qui avait démarré dans un cadre associatif dès la fin des années 1970, prit un réel essor en couvrant toutes les régions du Maroc. Trois événements majeurs marquèrent son évolution. D’abord l’élaboration de la Charte d’Agadir, en 1991, première plateforme associative des revendications culturelles et linguistiques amazighes. Prônant « l’unité dans la diversité » pour ne pas être accusée de semer la division, cette Charte revendiquait la reconnaissance par la Constitution du caractère national de l’amazigh à côté de l’arabe, sa protection et son développement via l’élaboration d’un système graphique, la standardisation et la confection d’outils pédagogiques, etc. Ces revendications furent confirmées à l’occasion de la création en 1995 du Congrès Mondial Amazigh, qui réunit chaque année l’ensemble des pays et communautés amazighophones. Puis, en 2000, le Manifeste Amazigh alla plus loin, en exigeant l’officialisation de l’amazigh dans l’enseignement et dans toutes les instances étatiques, la promotion et le soutien direct de l’art et des activités culturelles amazighes.
Devant ce mouvement, dans l’ensemble modéré mais traversé par des courants multiples, dont quelques-uns revendiquaient l’autonomie, le pouvoir marocain fit preuve de souplesse, en allant progressivement vers la reconnaissance de la langue amazighe. Un premier fut accompli en 1999 par la Charte d’éducation et de formation, qui parlait « d’ouverture sur l’amazigh » et de la possibilité de son utilisation, comme toute autre langue locale, « dans le but de faciliter l’apprentissage de la langue officielle au préscolaire et dans le premier cycle de l’école primaire ».
Deux ans plus tard, une étape décisive fut franchie avec la création de l’IRCAM (Institut royal de la culture amazighe). Mais il a fallu encore dix ans pour que la langue amazighe soit reconnue comme langue officielle, au même titre que la langue arabe.

Le français : un flou artistique
Depuis l’indépendance, la langue française a continué à occuper une place de premier plan dans l’enseignement, l’administration, l’économie, les médias et le paysage publicitaire. Mais sans jamais recevoir un statut précis dans les textes législatifs, sauf à la considérer comme langue étrangère.
Dans l’enseignement public, la place qui lui a été accordée a varié avec l’avance de l’arabisation et les difficultés rencontrées pour sa mise en œuvre. Jusqu’à tout récemment, le français était enseigné comme seconde langue obligatoire à partir de la 3e année du primaire. Dans les écoles privées, où l’enseignement est bilingue depuis le préscolaire, les matières scientifiques sont dispensées en français. Par ailleurs, comme on l’a déjà vu, le français demeure la langue d’enseignement dans toutes les filières du supérieur, à l’exception de celles qui dispensent des études de littérature arabe ou islamiques et, partiellement, juridiques. Dernier développement : le gouvernement a décidé en février 2016 que le français soit dispensé dès la première année du primaire et que les matières scientifiques soient de nouveau enseignées dans cette langue.
La position du français est par ailleurs renforcée par deux types de structures implantées dans les principales villes du royaume : les Instituts français et un important réseau de 25 établissements fréquentés par 32 000 élèves, dont 60% de Marocains.
Comment comprendre cette position du française, considéré comme langue étrangère et pourtant incontournable, aimée et dans le même temps objet de fortes réticences, renforçant sa position au cours des 60 dernières années alors qu’elle était censée s’effacer devant les langues nationales ? L’explication la plus directe tient au fait que la politique linguistique menée depuis l’indépendance n’a pas accordé toute l’attention nécessaire à la modernisation et au développement de la langue arabe. Le français a ainsi continué à occuper la place que l’arabe n’a pas pu conquérir. Cantonnée dans le rôle de sauvegarde de l’identité et de l’islam, la langue arabe s’est trouvée dans l’incapacité de concurrencer le français dans le domaine de la modernité scientifique, technologique et culturelle.
Mais derrière cette explication, il y en a une autre, d’ordre politique, qui  est peut-être plus déterminante : elle tient au fait que la tâche de la construction d’un Etat-nation moderne, démocratique et social, pourtant inscrite comme prioritaire dans toutes les Constitutions marocaines, n’a pas pu être menée à bien. En permettant aux rouages de l’administration et de l’économie de continuer à marcher tant bien que mal, et aux élites de mettre leurs enfants dans le vaste réseau d’écoles françaises ou dans les écoles privées, la forte implantation de la langue et de la culture françaises a finalement servi de solution de facilité, en s’épargnant l’effort d’engager les réformes linguistiques et culturelles pourtant indispensables à long terme.

 

En attendant la réforme
Avec la promulgation de la loi sur l’officialisation de l’amazigh et sur la création du CNLCM ou Conseil national des langues et de la culture marocaine (article 5 de la Constitution de 2011), le royaume dispose enfin d’un cadre juridique pour lancer les réformes linguistiques et culturelles tant attendues. Que doit-on retenir des dispositions de ces nouvelles lois ? Tout d’abord deux remarques d’ordre général. La première est que le nouveau cadre juridique lie étroitement la question des langues à celle de la culture. C’est un point capital, car pour un Maroc en transition démocratique et en cours de renouveau, les langues ne peuvent être réformées et développées sans leur support culturel, et la culture ne peut s’épanouir sans un véhicule linguistique performant. Ce nouveau cadre juridique reconnaît la même dignité à toutes les expressions linguistiques et culturelles marocaines, répondant enfin à des revendications qui durent depuis une cinquantaine d’années et évitant ainsi le risque de tensions et de conflits. Placé sous l’autorité du gouvernement, le CNLCM a un rôle de proposition, de recommandation, d’avis et de conseil, ainsi qu’un rôle de suivi, d’étude et de recherche. Il est chargé de la préparation des lois touchant à tous les domaines qui le concernent. Et il lui revient de présenter un rapport annuel, qui sera publié au Bulletin officiel. Composé de 25 membres, le CNLCM chapeaute cinq établissements et structures, dont l’IRCAM, l’Académie Mohammed VI de la langue arabe, et des structures dédiées au hassani, au développement de l’usage des langues étrangères. On retiendra, pour ce qui est de la politique linguistique, les objectifs généraux de redressement, de protection et de développement des deux langues officielles, l’arabe et l’amazigh. En ce qui concerne la langue arabe, un accent particulier est mis sur la nécessité de faire évoluer le système grammatical et lexical, et sur l’unification de la terminologie et l’élaboration de dictionnaires généraux et spécialisés. Pour l’amazigh, l’accent est mis sur la mise en œuvre de son caractère officiel dans l’enseignement et dans les domaines prioritaires de la vie publique. Il est par ailleurs préconisé que le hassani et les autres dialectes soient protégés et que leurs diverses formes d’expression soient collectées, classifiées et archivées. Il est également préconisé d’encourager la pratique, l’apprentissage et le perfectionnement des langues étrangères les plus utilisées dans le monde.

Par Abdesselam Cheddadi

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