L’autre guerre

C’est déjà la guerre, même si elle n’a pas de nom précis. On l’appelle « guerre des civilisations », « troisième guerre mondiale », « guerre contre le terrorisme », ou vue d’ailleurs, « guerre des croisades », « néocolonialisme ». Elle a déjà fait ses victimes parmi de simples citoyens qu’elle fauche, qui ont eu le malheur d’être à un moment donné, dans un lieu donné. Ils peuvent être Français, Anglais, Américains, Japonais, musulmans, juifs, ou peut-être des militaires, qui ne seront pas protégés par la convention de Genève sur les prisonniers de guerre, tel le pilote jordanien Mouad Al Kassasba, brûlé vif dans une cage en métal. D’autres payeront parce qu’ils sont chrétiens, comme les citoyens égyptiens coptes. Les journalistes demeurent une cible privilégiée, comme ceux de Charlie Hebdo.
Cette guerre fait dans la barbarie la plus abjecte et use des moyens de communication pour semer la peur. Mais il y a une autre guerre qui est le back-office de celle-ci, qui la nourrit, c’est celle des perceptions et des concepts. On éradique d’un revers de main une grande civilisation en traintant l’islam de tous les noms. Et de l’autre côté, on sollicite les textes et on use de référentiels théologiques pour justifier l’injustifiable, et parfois même par le recours à l’histoire, en sollicitant les faits.
Je donne des exemples de cette guerre idéologique : un prédicateur marocain (Raïssouni), après l’exécution d’Al Kassasba, a émis une « fatwa » avançant que la participation de l’aviation marocaine aux frappes est « haram » ; un journaliste marocain (Abdellah Damoun) jette la pierre à l’Occident, et particulièrement à l’Espagne pour avoir usé des méthodes de Daech, contre les Morisques, bien avant Daech, du temps de l’Inquisition ; un clerc égyptien (Wajdi Ghanim) appelle les Égyptiens, c’est-à-dire ses concitoyens, tués par les éléments affiliés au groupe l’État islamique en Libye, de croisés (salibiyine) qui méritent leur sort ; et un site électronique (algeriatimes) considère que l’assassinant des Égyptiens coptes est de la pure intox : les bourreaux sont des Marines, avec leur marche martiale et leur discipline. Le but étant de dénigrer l’Islam.
J’arrête là et je me pose la question : ces positions expriment-elles un sentiment général ? Et si c’est le cas, il y a problème. Si ce sont des voix isolées, elles devraient être dénoncées. Je ne suis ni un objecteur de conscience, ni une autorité morale, ni ne voudrais m’ériger en inquisiteur, mais je voudrais exprimer mon indignation contre cette façon de voir. Je suis comme plusieurs, y compris à Zamane, dans un périlleux exercice de la nuance. Nous avons condamné la tuerie de Charlie autant que celle de Maakouli, ou les procédés inquisitoriaux contre un simple gamin de 8 ans. Nous sommes pour la liberté, mais sans que cela aille jusqu’à effaroucher le sacré, ou ce qui est perçu comme tel, ou faire le lit à la haine. Mais comment peut-on taire ces dérives de chez nous, parmi nos coreligionnaires ou concitoyens, verbales certes, mais qui peuvent être vecteurs de violence ?
« Honorable » cheikh, la dignité de l’être humain ne vaudrait-elle que lorsqu’il s’agit de musulmans ? Décapiter des « infidèles » serait-il halal autant que considérer les mesures de rétorsion contre Daech, responsable d’actes barbares, comme étant haram ? Pourquoi « notre » cheikh n’a-t-il pas condamné l’assassinat d’Hervé Gourdel ou celui des Japonais et s’est contenté d’un discours vague sur Daech ? Ne fait-il pas, implicitement, l’apologie du crime ? Si la loi est muette là-dessus, on ne peut, au nom de la liberté de penser, que condamner cette façon de voir.
Il y eut des procédés barbares contre les musulmans et les juifs d’Espagne du temps de l’Inquisition, mais peut-on faire le procès à l’Espagne aujourd’hui ou à l’Occident en règle générale ? Ne voudrait-on pas, peut-être, implicitement justifier la barbarie de Daech, selon la loi barbare du talion ? Comment peut-on avoir des relations sereines avec notre voisin du nord, en ruminant la haine et peut-être le souhait de « libérer » Al Andalous ?
Le « vénérable » cheikh égyptien n’a pas eu le moindre sentiment de compassion pour ses compatriotes, qu’il appelle par le terme péjoratif de « croisés », comme il y a de cela quelques siècles, des chrétiens auraient appelé les musulmans, des sarrasins. Mieux ou pis, ils ont, dit-il, la trahison dans leurs veines. Assez !
Il y a quelque chose de pourri dans le royaume de Danemark, comme dirait Shakespeare. Notre Danemark. Les Esprits libres et éclairés de chez nous doivent mener la bataille contre l’obscurantisme et la haine. Ils ne doivent compter que sur eux-mêmes, en ravissant à l’Occident ce qu’il a de meilleur, sa philosophie des Lumières et son esprit critique. On ne peut, hélas, ne pas relever ce que le philosophe français Cornélius Castoriadis appelle « le délabrement de l’Occident ». Il a montré, dans les temps de vaches grasses, son penchant mercantile, son côté cynique dans les phases de tension. Ce genre de batailles, nous le savons, sont de longue haleine. Attelons-nous à la tâche dès à présent !

Par Hassan Aourid, conseiller scientifique de Zamane

Une réflexion au sujet de « L’autre guerre »

  1. Merci Si Hassan
    Je pense que la solution de départager les valeurs de manière équitable existe. .
    Une solution similaire à celle utilisée pour la mise en place d’un système de culture d’entreprise.
    Les nouvelles technologies apportent un plus considérable pour mettre en oeuvre cette solution.
    Cette solution permet l’adhésion et le respect de l’individu et de l’organisation.

    Mais qu’est ce qu’on attend?

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