L’autre radicalisme

C’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal, dit Hannah Arendt, phrase que cite le très controversé Mohammed Sifaoui dans son livre « Une seule voix, l’insoumission » (Plon, 2017), véritable réquisitoire contre l’islamisme. Sifaoui ne fait pas dans la dentelle, ni la nuance. Le mal réside, avance-t-il, dans l’islamisme, avatar d’une nouvelle génération de totalitarisme, et cet autre affluent, qui n’est pas moins condamnable, la langue arabe, non seulement parce que langue vieillotte, mais qui charrie, selon lui, l’obscurantisme. Sifaoui s’insurge contre ceux qui font dans la nuance, et il les cite pêle-mêle, Boniface, Gresh, Vincent Geiser, ou d’autres voix effarouchées par la mauvaise conscience du passé colonial. Il ne ménage pas la gauche, timorée à ses yeux, parce qu’encline à pactiser avec le diable, l’islamisme s’entend. Disons, pour faire court, que Sifaoui a l’avantage de savoir de quoi il parle. L’islamisme n’est pas que des livres ingurgités ou des thèses préparées, mais une effervescence sociétale qu’il a vue naître à Alger. Il a été témoin de la dérive qui a pris pour forme le terrorisme, par des déflagrations qu’il a vues, des corps déchiquetés, de faux barrages, des terroristes en chair et en os qu’il avait interviewés. Il a eu le temps d’affiner sa connaissance sur le phénomène, et au regard des connaisseurs, il passe pour un expert. Il a sa recette, l’insoumission. Ce qu’il pose, ce qu’il propose ou qu’il présuppose, n’est qu’un vide qui remplacerait un autre, l’obscurantisme. N’est-ce pas là le plus court chemin pour retomber dans le mal ? Il sort la parade, la provocation, dans le sens de provoquer le débat, le susciter ? Clause de style, car le voile est, dit-il, un chiffon, voire une serpillère. La compréhension suppose l’absence d’a priori, et Sifaoui en est bardé. N’avance-t-on pas, dans le traitement de problèmes complexes, à tâtons? Sifaoui se pare d’un vernis clinquant fait d’engagement et de belles références, et aussi, disons-le, d’une belle langue. Le traitement qu’il administre est la diabolisation de l’islamisme : « Si aucune concession ne doit être faite aux terroristes, dit-il, aucune concession ne doit être également consentie aux islamistes » (p. 128). Il ajoute : « Combattre le terrorisme sans s’attaquer au mal qui lui sert de racine, c’est-à-dire l’islamisme, serait donner un coup d’épée dans l’eau » (p. 130). Ou encore : « Il est nécessaire de créer les conditions permettant la diabolisation et même la criminalisation des associations et groupes islamistes » (p. 320).
Le terrorisme n’est certes pas que l’affaire des sécuritaires. Une autorité en matière d’islamisme, en l’occurrence Olivier Roy, apporte un autre éclairage que le simplisme de Sifaoui. Il s’agit plus d’une islamisation de la radicalité que de la radicalité de l’islam. L’islamisme n’est qu’un expédient. On a même vu des adeptes de Daech se dire athées, ou d’autres radicaux dans les centres de dé-radicalisation, par ce qu’on appelle par un néologisme la « désistance », proclamer haut et fort leur agnosticisme. L’objectivité dont veut se parer Sifaoui n’est qu’un leurre. Les radicalismes ne se nourrissent-ils pas les uns des autres ? Sifaoui ne cache pas son radicalisme et fait sienne la maxime de Voltaire : il faut écraser l’infâme, et l’infâme dans le cas d’espèce, est l’islamisme. Il n’est certes pas un nervi, mais comment ose-t-il ignorer l’amont du problème, le regard condescendant du « français de souche », voire méprisant, envers le communautarisme, qui est une forme subtile de racisme ?
à lire Sifaoui, on est tenté de lui servir l’argument d’Arendt : c’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal. Car ce qu’il prône est le vide et la solution de facilité, par la diabolisation de l’islamisme, très complexe et diverse. La définition qu’il donne au salafisme, susceptible d’une palette d’épithètes et d’écoles, est réductrice. Le discours de Sifaoui a bien sûr l’avantage de plaire à une population tétanisée et aux faiseurs d’opinion friands de sensationnel. In fine, il ne contribue pas à guérir le mal, mais à l’exacerber. Il nourrit le radicalisme islamiste et lui confère une légitimité. Le serpent qui se mord la queue en somme. En sibylline, il pose le problème : une certaine défaillance de la république à intégrer ses enfants. Il dit par un regain de lucidité qu’il faut s’inquiéter pour les sociétés qui se construisent contre et non avec. C’est là le fond du problème, et Sifaoui pourrait certainement « provoquer » le débat et l’enrichir, en cessant de prendre la proie pour l’ombre et le symptôme pour le mal.

Par Hassan Aourid, conseiller scientifique de Zamane

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