Le désarroi identitaire

J’emprunte cette expression au sociologue marocain Réda Benkirane, titre d’un excellent ouvrage où il aborde les différentes formes de déviances auxquelles donneraient lieu la modernité non assumée et les succédanés qu’elle pourrait emprunter. La marche vers la sécularisation est sinueuse et tortueuse. Elle confine à des désarrois. Le désarroi est l’expression d’un malaise et il est de ce fait un symptôme. Une bonne posologie chercherait la cause du mal et non le symptôme. C’est pour cela que les discours identitaires peuvent induire en erreur si on ne décrypte pas leur trame. On ne peut bien sûr ignorer que des individus ou des groupes soient en quête d’une identité qu’ils veulent faire reconnaître ou imposer. Mais souvent il y a derrière cette quête ou l’activisme auxquels elle donnerait lieu, une blessure ou ce que le sociologue israélien Avishai Margalit appelle « les cicatrices de l’humiliation ». Dans la hiérarchie posée par De Tocqueville qui ferait passer la justice avant la liberté, il y a une autre valeur supérieure à la justice, la dignité. C’est ce qui faisait dire au grand poète arabe al-Moutanabbi dans un célèbre vers : « L’homme va aux tourments macabres de la mort, et refuse l’humiliation.
La quête de la reconnaissance, dirait Hegel, est inhérente à l’être humain, et de là commence un travail de construction sur la base d’un fait objectif : une ethnie, une langue, une religion. Ce travail se fonde sur la réhabilitation d’un passé mythique. Les concepteurs d’une identité sont souvent le produit de la culture dominante à qui les voies d’ascension sociale étaient fermées, où la culture ambiante, comme pour l’antisémitisme, leur est hostile. Ils gardent néanmoins les marques de la culture dominante, comme Theodore Herzl ou Max Nordau, pour le sionisme. Leur commerce de l’hébreu était rudimentaire et Herzl avait refusé de faire circoncire ses enfants.
Mais les épigones franchissent un pas fait de diabolisation de l’Autre. Dans le cas d’espèce, le pas est franchi par le père de la tendance révisionniste et le père spirituel de la droite israélienne, Vladimir Jabotinsky, où il n’y a pas de place pour l’Autre, stigmatisé et érigé en bouc émissaire. Le Palestinien est « invité » à cesser d’exister ou du moins à déguerpir. La violence du verbe confine à la violence tout court. Le discours identitaire porte en germe les prémices de la confrontation. Les identités, comme l’avait écrit superbement Amin Maalouf, peuvent être meurtrières. Depuis la chute du mur de Berlin, le discours identitaire ou ce qu’on appelle par un terme savant, « les approches essentialistes », avait trouvé leur superbe. Mais c’est aussi au nom des identités que des conflits ravageurs ont eu lieu : Serbes contre Croates, Serbes orthodoxes contre Serbes musulmans (les Bosniaques), Arméniens contre Azéris, musulmans soudanais contre les chrétiens du sud qui ont fini par avoir leur État, sunnites contre chiites, etc. La liste est longue et les conflits sur la base des identités font rage. Les Américains, quand ils ont débarqué en Irak en 2003, pensaient trouver le sésame par leur recette communautariste soufflée par l’expert d’origine libanaise, Fouad Ajami : un Sud chiite, le centre sunnite et le Nord kurde. On a oublié que le communautarisme américain repose sur la foi en des valeurs communes. Dans le cas de l’Irak, la trame commune était effilochée et la diversité sur la base des identités a fait le lit aux séparatismes. Vu la tournure des choses, le communautarisme prôné par les Américains est un réel désastre. N’est-il pas temps pour nos faiseurs de normes, intellectuels, activistes et politiques de sortir de l’ornière des discours identitaires ?
Passe encore que quelques individus se fassent les champions d’une identité ou que quelques nervis cherchent à trouver place sous le soleil, à leur particularisme ou à leur ressentiment, mais que l’État en soit le réceptacle en égrenant les identités dans son texte fondamental, voilà qui sent le soufre. L’État est le cadre juridique dans lequel s’exprime une nation. Une nation transcende les éléments qui la composent. Elle est l’expression d’un contrat social, fondement de la citoyenneté. On voudrait croire que les agitations identitaires soient un phénomène proto-modernité, mais à condition d’en sortir et de s’en sortir.

Hassan Aourid, conseiller scientifique de Zamane

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