Le Maroc a-t-il échoué au Sahara ?

Un climat social tendu, des accès de violence récurrents qui atteignent des niveaux choquants de brutalité, des difficultés de cohésion et d’intégration reconnues par des instances officielles… la gestion interne du Sahara vire-t-elle à l’échec ?

Dans la note de cadrage présentée au roi, le 3 janvier 2013, le Conseil économique et social (CES) a dressé un bilan « contrasté et paradoxal » du modèle de développement adopté au Sahara et la politique menée depuis des années par l’Etat marocain dans cette région. Le document du CES ressemble à un constat d’échec, un aveu quasi officiel qui reconnaît, en filigrane, la faillite des politiques publiques appliquées jusqu’ici au Sahara. Malgré les budgets faramineux, les infrastructures modernes et toutes les incitations fiscales dont ont pu bénéficier les provinces du Sud, ces dernières souffrent encore de sérieux problèmes économiques, d’un grand taux de chômage chez les jeunes et, surtout, de fortes tensions sociales. Les événements de Gdim Izzik ont révélé tragiquement et brutalement l’ampleur de ces tensions et le fossé qui sépare de plus en plus les différentes composantes de la société sahraouie. Les images terribles et insoutenables de soldats et pompiers marocains tués et mutilés par de jeunes occupants du camp de Gdim Izzik ont été un véritable choc pour l’opinion publique marocaine. Mais au-delà de la cruauté et de la barbarie, ces images sont également porteuses de questions et d’interrogations : comment en est-on arrivé là ? Que s’est-il passé ? Pourquoi des milliers d’habitants de Laâyoune ont-ils quitté leurs foyers pour s’installer dans un camp en guise de protestation ? Des questions qui attendent toujours des réponses, malgré la condamnation des accusés dans cette affaire par un tribunal militaire et malgré toutes les explications qui attribuent ces événements à une manipulation étrangère et à une action préparée d’avance par le Polisario. Une partie de la réponse réside dans le document élaboré  par le CES, qui parle de « sentiment d’iniquité ressentie par des catégories de la population ». Ce sentiment d’injustice, de hogra, est le résultat naturel d’une politique menée par l’Etat en s’appuyant sur le soutien des notables dans la gestion des affaires sahraouies. En contrepartie de leur appui, les notables ont pu développer des réseaux de clientélisme nourris par les prébendes et l’économie de rente, laissant ainsi sur le chemin de la précarité et de la misère de larges pans de la société sahraouie. Cette situation est à l’origine des frustrations, des tensions et des colères qui s’accumulent et s’agrègent pour aboutir à des déflagrations, comme ce fut le cas à Gdim Izzik et dans d’autres mouvements de protestation dans la région. Une situation qui nécessite une refonte totale du modèle adopté jusqu’ici et des  alternatives crédibles, avant qu’il ne soit trop tard.

Avec les événements dramatiques de Gdim Izzik, en novembre 2010, les Marocains ont découvert qu’il existe encore de fortes tensions au Sahara. Ils retiennent principalement de ce drame l’image choquante d’un jeune urinant sur le cadavre d’un militaire marocain. Comment en est-on arrivé là ? 

Bachir Edkhil : Avant son dénouement tragique, l’affaire de Gdim Izzik était au départ une sorte de référendum, où une nouvelle génération a voulu agir pour condamner toutes les politiques menées au Sahara, renvoyant ainsi dos à dos l’Etat marocain et le Front Polisario. Les acteurs de Gdim Izzik étaient des jeunes en faveur de l’unité et qui posaient sur la table un certain nombre de problématiques. Portés par un élan démocratique, ils se sont sentis en droit de porter publiquement des revendications de nature sociale. La question de savoir pourquoi près de 20 000 personnes se sont regroupées dans 7000 tentes près de Laâyoune me paraît  légitime. Pour ceux qui connaissent les ressorts culturels de la population sahraouie, le fait de dresser un campement à l’extérieur de la ville a une signification très symbolique. Ce geste exprime un malaise, une rupture, qui n’est pas forcément définitive, et indique une forme de protestation pacifique. Les campeurs de Gdim Izzik ont soulevé un bon nombre de questions sociétales dont le but est de dénoncer des injustices flagrantes et de pointer du doigt la défaillance de la gestion économique dans la région. Le constat que nous devons faire c’est qu’une petite minorité, qui ne possédait rien en 1975, s’est accaparée toutes les richesses de la région tandis que l’immense majorité de ses habitants est restée pauvre et démunie. Parmi cette majorité, on retrouve de jeunes diplômés qui se demandent quelle est la place qu’ils occupent dans la société et si leur région est condamnée à être une sorte de périphérie du pays.

AbdelmajidBelghazal : Le camp de Gdim Izzik était à l’origine une condamnation nette de toutes les entreprises et politiques menées par l’Etat, que ce soit au niveau de la gouvernance générale ou celui de l’implication et de l’engagement des acteurs politiques et civils. Les protestataires, qui appartiennent sur un plan historique et géographique à la population originelle et autochtone de Laâyoune, ont constaté depuis quelque temps qu’ils n’étaient pas représentés dans les instances de l’Etat. La mise en place du  campement de Gdim Izzik n’est pas aussi spontanée qu’on le pense, car le débat autour d’un geste fort comme celui-ci existait deux ans avant les événements. Les interrogations se sont accrues depuis le discours du chef de l’Etat à l’occasion de l’anniversaire de la Marche Verte et les promesses faites pour le développement de la région. Au début, ce qui a fait déborder le vase et a provoqué l’affaire de Gdim Izzik, c’est le sentiment d’injustice ressentie par les habitants « autochtones » de Laâyoune, car l’Etat n’a jamais pensé à eux dans ses plans. On peut distinguer alors entre deux catégories de Sahraouis : ceux qui ont su négocier avec l’Etat marocain et en ont profité matériellement et ceux qui sont restés à l’écart, qui n’ont jamais rien demandé ni aux autorités publiques marocaines ni au Polisario, et qui vivent dans des conditions très difficiles, car ils n’ont pas monnayé leur soutien. La difficulté d’accéder à l’emploi et au logement a poussé cette population « autochtone » de Laâyoune à protester et à manifester pour réparer cette injustice. Il existe aussi une nouvelle génération, éduquée et diplômée qu’on peut qualifier de « majorité silencieuse », car elle ne s’exprime pas et reste à l’écart des manifestations. Cette nouvelle élite, éclairée et ouverte sur toutes les couches sociales de la société sahraouie, et qui peut jouer un grand rôle dans le processus de réforme et de réconciliation, n’arrive malheureusement pas à accéder à la vie et aux institutions politiques monopolisées par certains acteurs et contrôlées par le Makhzen.

Mais pourtant, l’Etat marocain s’est fortement investi pour développer la région  ? 

A.B. : Effectivement. En 2002, l’Etat a décidé de créer l’Agence de développement des provinces du Sud, dont  le but est d’élaborer une stratégie économique permettant l’essor du secteur privé et la lutte contre le chômage. Mais cette agence est devenue une grande caisse noire qui sert surtout les intérêts des notables de la région, parfaitement habiles pour profiter des failles du système. Même si des plans pour redéfinir les actions de cette agence ont été dressés, aucune démarche concrète n’a été entreprise. Encore une fois, les autorités ne semblent réagir qu’après des contestations sociales comme celle de 2005, qualifiée d’ « intifada » par le Polisario. Les événements de Gdim Izzik ont suivi encore une fois les mêmes procédés qu’auparavant, et malheureusement les mêmes erreurs semblent se reproduire à chaque fois. Lorsque le chef de l’Etat donne des directives claires pour lutter contre le chômage et augmenter la compétitivité de la région, sachant que cela n’exige pas des moyens colossaux, on constate qu’aucun progrès n’a été réalisé dans ce sens.

B.E. : Si nous prenons par exemple le cas de Laâyoune, on constate qu’elle ne dispose pas des fondements nécessaires qui définissent une ville. Il y existe des quartiers où tout manque, y compris les conditions élémentaires d’une vie normale et décente. C’est un constat de défaite, et pas seulement d’échec, car il s’agit d’une absence totale de vision et de planification, et des erreurs dont personne n’est rendu responsable.

A.B. : Le constat d’échec à ce niveau se traduit aussi à travers les budgets faramineux destinés à créer des infrastructures nécessaires pour le développement de la région mais qui ont produit des résultats très faibles, qui n’ont profité qu’à une petite minorité. De tous les problèmes, le plus explosif pour moi est sans conteste celui du favoritisme en matière de logement. Imaginez que les habitants originaires de Laâyoune, qui sont les plus démunis, assistent impuissants depuis les années 1970 à l’arrivée de nouvelles familles venues de Tan Tan ou de Guelmim, auxquelles on a donné un  logement et offert des produits alimentaires à volonté. C’est seulement en 2008 qu’un plan de logements sociaux a été destiné à cette population qui souffre de précarité. La déception est d’autant plus grande quand des engagements politiques pris par des officiels ou formulés par le roi lui-même, n’aboutissent pas à un réel changement qui ne serait effectif qu’en modifiant les textes de lois. Les dizaines de milliers d’habitants qui ont crée le camp de Gdim Izzik n’étaient pas sous l’influence du Front Polisario, incapable de mobiliser une poignée de personnes, mais qui a eu par contre l’intelligence de tourner la situation à son avantage en exploitant les problèmes sociaux des habitants de Laâyoune. Depuis les événements de Gdim Izzik, qu’a-t-on fait ? Rien du tout.

Mais les problèmes que vous évoquez ne sont-ils pas comparables à ceux qui se posent dans d’autres régions du Maroc ? En quoi ceux du Sahara sont-ils singuliers ? Ailleurs au Maroc, les Sahraouis sont au contraire perçus comme des privilégiés.

B.E. : Cette vision est dangereuse car elle monte les Marocains les uns contre les autres et empoisonne toute possibilité de dialogue. Les problèmes du Sahara ont leur particularité et leur spécificité, car il y a le poids de l’Histoire et de la réalité politique. Tout d’abord, le Sahara a été occupé par l’Espagne pendant 85 ans, contrairement au reste du Maroc, et les Sahraouis se sont démenés avec leurs propres moyens pour faire face à l’occupation espagnole. Ensuite, le Sahara est considéré par l’ONU comme « un territoire non autonome » (une liste fixée par l’ONU qui désigne des territoires non décolonisés, ndlr) et, à ma connaissance, aucune région du Maroc ne fait l’objet d’un tel statut international. Par ailleurs, il n’y a pas un Sahraoui qui n’ait pas un père ou un frère à Tindouf. Lors des fêtes religieuses par exemple, il manque toujours quelqu’un dans une famille sahraouie à cause de la guerre, tandis que les autres familles marocaines se réunissent au complet. Il n’y a pas une famille au Sahara qui n’ait pas perdu l’un de ses membres dans ce conflit, comme s’il s’agissait d’une malédiction. Si nous sommes ici, c’est par conviction d’appartenance à cette nation et non pas pour l’obtention d’un quelconque privilège. Nous ne demandons pas une assimilation, mais simplement de retrouver une place au sein de la nation marocaine. Il ne faut pas perdre de vue que la  nation est une mosaïque de cultures, de sensibilités et de populations différentes. Pourquoi refuse-t-on alors  d’écouter cette composante  sahraouie qui n’a jamais rechigné à se mobiliser quand la nation marocaine en avait besoin ? L’histoire de ce pays doit être frappée d’amnésie ou d’ignorance pour refuser de voir cette réalité. Nous voulons simplement une réconciliation nationale qui respecte notre spécificité et notre dignité.

Lorsque vous dites « nous », incluez-vous également les membres du Front Polisario qui ne se sont pas ralliés comme vous au Maroc ?

B.E. : Les plus responsables et pragmatiques cherchent une solution honorable et sont tout à fait susceptibles de revenir au Maroc. La seule solution à mon sens est une ouverture démocratique de l’Etat marocain et une grande politique de réconciliation. Il est tout à fait vrai qu’une fraction du Polisario bénéficie du soutien de l’Algérie et tire un grand intérêt de ce soutien, mais ne nous y trompons pas car il ne s’agit que d’une partie du mouvement. C’est une minorité de personnes. Il faut arrêter de considérer les gens du Polisario comme des étrangers sous prétexte qu’ils ont des idées différentes.

Comment jugez-vous la politique d’appui de l’Etat marocain sur les notables dans la gestion interne du dossier du Sahara ?

A.B. : Pour comprendre cette politique, il est intéressant de revenir sur l’histoire de la gestion des régions sahariennes par le pouvoir central marocain. Depuis toujours, cette politique se basait sur le maintien des structures tribales traditionnelles qui jouissaient d’une large autonomie. Trois éléments ont contribué à cimenter les liens entre les structures sahraouies et le pouvoir central : la bey’a, la reconnaissance de l’autorité religieuse du Commandeur des croyants, et enfin les liens de parenté que les Sahraouis avaient avec les dynasties en place. La notion de jihad a également conforté cette complicité, sauf dans les cas où l’autorité centrale était affaiblie. Cette structure traditionnelle tribale formait en réalité un véritable ordre politique et social, avec ses codes et ses lois pour résoudre les problèmes tels que la répartition de l’eau, la gestion du bétail, etc. Elle restait la mieux placée pour la distribution des richesses entre les individus placés sous son influence. Ce n’est qu’à partir de 1975 que les relations stables et ancestrales entre le pouvoir central et le Sahara se sont définitivement rompues, laissant place à des violations répétées des droits de l’homme dans la région. L’espace de médiation et de négociation que représentait la structure traditionnelle tribale a été détruit, car le Makhzen a voulu remplacer cette dernière par son propre système de gestion. L’énorme erreur du Maroc réside dans la création de structures artificielles et hybrides, basées sur les notables contrôlés par le Makhzen, et qui se sont révélées incapables de remplir les fonctions assumées auparavant par les structures traditionnelles.

B.E. : Sur un plan historique, il faut remarquer que les Sahraouis ne se sont jamais rebellés contre la monarchie et n’ont jamais fomenté de complot contre les sultans et les rois. Les Sahraouis ne se sont jamais sentis au-dessus de l’ordre politique et n’ont jamais éprouvé d’hostilité à l’égard de la monarchie. Avec tout mon respect pour les autres régions, le Maroc n’aurait jamais existé sans le Sahara : Marrakech a été l’œuvre des Almoravides et l’Andalousie n’aurait pas prospéré sans les Almohades. Au temps des sultans, le Sahara qui partageait une relation apaisée avec le pouvoir central n’a pas été touché par la siba, tandis que d’autres régions y étaient complètement plongées. Toutes les tentatives d’occupation étrangère du Maroc ont été mises en échec en collaboration avec les Sahraouis. Pendant la Guerre des sables (conflit militaire qui a opposé le Maroc à l’Algérie en 1963, ndlr), les Sahraouis ont combattu du côté marocain. Au début, la création du Polisario n’était pas dirigée contre le Maroc, le roi ou le peuple marocain, mais c’était une réaction à un sentiment historique d’injustice et de marginalisation. Je crois qu’il est impératif de procéder à une relecture de l’histoire de ce pays et de la région du Sahara. Les erreurs qui se sont produites méritent un dialogue sain pour une réconciliation réelle, qui tarde à venir.

Les  soulèvements, comme celui de Gdim Izzik, sont des événements cycliques : il y en a eu en  1999, 2005 et en novembre 2010. Une vraie plaie est ouverte et rien n’indique une volonté de panser cette blessure. Le problème est plutôt simple : l’Etat a détruit un système tout en implantant un autre moins efficace, où les hommes sont devenus plus puissants que les institutions. Mais la réalité est tout autre. Si votre tête ne revient pas au chef de la municipalité, il peut vous retirer vos biens et les redistribuer comme bon lui semble. Même sous l’occupation espagnole, nous n’avons jamais rien vu de tel. Tous les citoyens ont le droit de vivre avec dignité, sans être obligés de faire du bruit pour que le reste du pays prenne conscience de leur existence. Le Makhzen réagit de façon instantanée, qui donne l’impression qu’aucune feuille de route n’est dessinée et qu’aucune stratégie à long terme n’est envisagée. C’est une politique de bricolage qui a trop duré.

A.B. : Il faut noter que sous l’occupation espagnole, tous les projets coloniaux se sont heurtés à la résistance des Sahraouis, organisés selon les règles de la tribu. Que ce soit en matière d’éducation obligatoire ou d’enrôlement dans les forces armées ibériques, les chioukh des tribus se concertaient entre eux pour trouver la bonne parade. La puissance coloniale a compris cela et a préféré éviter la tentation de remodeler et changer radicalement les structures traditionnelles. Les Espagnols ont saisi que ce n’était pas dans leur intérêt.

B.E. : J’ai fait mes études dans les écoles espagnoles, mon père était un cheikh et j’étais parmi les premières promotions de Sahraouis à avoir obtenu le baccalauréat. On coexistait avec les Espagnols comme deux nations différentes : on allait à l’école qui était l’Europe pour nous et on revenait vivre en « Afrique » ou au « Tiers-Monde ». La puissance coloniale n’a pas touché aux structures traditionnelles comme en témoigne par exemple l’interdiction de vente d’alcool au Sahara. Quand l’Espagne a créé l’Assemblée générale sahraouie, elle l’a fait d’une manière démocratique : un recensement réalisé en 1967 a permis de déterminer l’effectif de la population sahraouie et de fixer le nombre de tribus et leurs représentants légitimes. Leur présence au sein de l’Assemblée générale était alors proportionnelle à la taille des tribus dont les 102 chefs ont choisi, par consensus, la direction de cette instance représentative. Quand on compare alors les modalités d’élection et de composition de cette Assemblée générale sahraouie, par exemple, et l’actuel CORCAS, nous constatons que ce dernier est mort-né, car il n’était fondé sur aucune vision sociale claire ou sur des choix lucides pour la fixation de ses attributions. Il faut noter que sur les 143 membres du CORCAS, seuls 42 appartiennent aux territoires contestés et entretiennent entre eux des liens de parenté, marginalisant ainsi d’autres tribus et clans sous-représentés au sein du CORCAS.

Mais ce sont ces mêmes structures que l’Etat marocain a récupérées et a voulu utiliser dans la gestion interne du Sahara ?

A.B. : Non, le basculement au niveau de la composition de ces structures a eu lieu quand l’Espagne a voulu rattacher directement le Sahara à la péninsule ibérique. Pour cela, elle a décidé  d’intégrer des représentants sahraouis au parlement espagnol, par le biais du PUNS (Parti de l’union nationale sahraouie) créé par les autorités coloniales. C’est d’ailleurs à cette période que le Front Polisario est apparu comme une organisation populaire et avant-gardiste, composée d’une aile francophone formée au Maroc et une autre hispanophone. Il faut savoir que lors de la création du Polisario, le pouvoir algérien et les Espagnols croyaient que ce mouvement était une création et un instrument des services marocains. C’est une fois que le Polisario est devenu un véritable mouvement, disposant d’armes fournies par le régime de Kadhafi, que l’Algérie a commencé à le soutenir et miser sur lui.

B.E. : Tout à fait. L’Espagne a essayé de répondre à la création du Polisario par la mise en place du PUNS en 1974, qui n’a vécu que quelques mois. C’était une réponse tardive et stérile de la part de l’Espagne à l’action des jeunes créateurs du Polisario, qui poursuivaient la libération de la Saguia Al Hamra et Oued Dahab et non du Sahara Occidental. La question qui se pose toujours est de savoir si ces jeunes venus du Nord du Maroc, dont Mostapha El Ouali, ont eu des rapports avec des hommes politiques marocains ou s’ils sont partis comme ça par hasard à l’aventure. Je rappelle que dans certaines publications marocaines qui parlaient de ces jeunes, on évoquait, en 1974, l’idée de « la libération du Maroc à travers la création d’un foyer de tension au Sahara ». La mission principale de ces jeunes était-elle un prolongement de l’action politique de certains partis marocains ? Peut-être. C’est aux  historiens d’expliquer cela.

Dans une conférence, vous avez évoqué la forte montée d’un sentiment sécessionniste,  notamment chez les jeunes Sahraouis. D’où tirez-vous cette analyse ?

A.B. : Au Sahara, il y a des canaux traditionnels de communication et de diffusion de l’information, comme la jamaâ et « les séances de thé », et dans ces rencontres privées, qui échappent à toute censure ou contrôle, l’histoire est évoquée. Les familles parlent alors de leurs proches, qui ont combattu dans les rangs du Polisario contre l’armée marocaine et que l’on considère comme des martyrs. Ils parlent aussi de leurs ancêtres qui se sont battus contre les armées européennes et qu’on ne mentionne jamais dans l’Histoire du Maroc. Une structure mentale d’un Etat indépendant et spécifique au Sahara se forme et se dessine dans les discussions et dans les récits des gens lors de ces séances privées. En ce moment, les symboles du Polisario sont fortement présents chez les jeunes, les enfants et les mères. Cette situation est le résultat de notre impuissance en tant que Marocains. A Laâyoune, par exemple, il y a une seule maison de jeunes, occupée actuellement par les forces de l’ordre. On ne dispose pas de théâtre, d’associations culturelles et sportives. Même quand on a délocalisé une équipe de foot de Benslimane à Laâyoune, elle est restée étrangère aux Sahraouis, car l’encadrement de l’équipe et les joueurs n’étaient pas de la région. L’absence de transparence, de vision lucide des rapports à entretenir avec les Sahraouis, la rente et la prédation économique, la marginalisation des hommes et de l’espace sahraoui ont accentué le sentiment sécessionniste chez les Sahraouis. Il y a donc beaucoup d’éléments qui poussent, malheureusement, les gens au Sahara à développer ce sentiment indépendantiste. Bien sûr, il n’y a rien d’irrémédiable et les choses peuvent être redressées, mais pour cela il faut une nouvelle politique au niveau du pouvoir central, et instaurer de nouveaux rapports avec les régions, qui ne peuvent se faire qu’à travers la démocratie. Pour le processus de réconciliation mené par l’IER, et qui devait être une excellente occasion pour améliorer les choses et constituer un tournant majeur, aucune séance n’a été organisée au Sahara, alors qu’il aurait été opportun et possible de le faire. Ça aurait pu être un moyen pour désamorcer une grande partie des critiques du Polisario qui a fait de la question des droits de l’homme au Sahara un pilier de sa propagande à l’international. Toute avancée marocaine sur ce dossier est une perte majeure pour le Polisario. Il fallait donc de l’audace dans ce processus de réconciliation avec les sahraouis.

B.E. : Au Sahara, nous ne sommes pas des séparatistes, car nous avons participé à tous les combats qui ont fait l’Histoire du Maroc, sauf qu’à chaque fois nous avons été relégués à la marge. Nous ne sommes pas des invités, car cette maison, qui est le Maroc, nous appartient. Nous sommes une seule nation, mais avec des nuances culturelles qu’il faut respecter et entretenir. Car la nation n’est pas une ligne directe, une seule pensée, une seule couleur et une seule voie. La nation, c’est beaucoup plus que ça. Concernant la question de la réconciliation, je suis tout à fait d’accord avec M.Belghazal. Si l’on revient aux années de plomb et son traitement par l’IER, on constate que personne n’a pensé à en faire bénéficier les nombreux persécutés sahraouis. Aujourd’hui, 36 dossiers qui concernent les Sahraouis n’ont même pas été ouverts. Pourquoi le traitement n’est-il pas le même que dans d’autres régions ?

A.B. : L’Etat doit comprendre qu’il n’y a plus de temps ni d’occasion à perdre, que la marge de manœuvre devient de plus en plus réduite. L’esprit sécessionniste s’élargit et le niveau de violence et de rejet de part et d’autre ne cesse de s’aggraver. Il faut une grande réforme au niveau des institutions de l’Etat et une véritable régionalisation qui prenne en compte la particularité de chaque espace géographique et culturel du pays. Il faut aussi une implication réelle des citoyens et de la société civile à travers des initiatives des partis politiques, des acteurs associatifs pour renforcer l’idée et le projet d’une régionalisation effective, capable de protéger le Maroc des troubles et des chocs, produits par la marginalisation de certaines zones du pays.

Est-ce que la nature lénifiante du discours médiatique au Maroc, marqué par une sorte d’unanimité autour de la question du Sahara, n’a pas été un obstacle à la compréhension de ce conflit ?

B.E. : Il y a évidemment au Maroc un discours unique et unilatéral au niveau médiatique et politique. Il ne faut pas blâmer les gens, car cela fait 40 ans qu’on leur sert le même discours. Prenons par exemple la question du drapeau, qui relève de la liberté de pensée et d’expression. Une personne qui brandit le drapeau amazigh par exemple a le droit de le faire tant que les lois sont respectées et la dignité de chacun est sauvegardée. Hassan II avait raison quand il a dit aux Sahraouis : « Je sais qu’on a récupéré la terre mais pas encore les cœurs ». Ce sont les cœurs des hommes qu’il faut conquérir. On ne peut pas parler de nouvelle Constitution et des grands principes qu’elle annonce quand toute idée différente est considérée comme ennemie et taxée de séparatiste.

A.B. : Pour la question des médias et leur traitement du dossier du Sahara, il faut distinguer deux phases : la première, marquée par une certaine opacité et fermeture, où une seule voix était autorisée à part quelques exceptions. Cette phase a duré jusqu’au début des années 1990. Mais à partir de cette décennie, une autre période a commencé, marquée par l’apparition de nouveaux magazines indépendants qui ont essayé de traiter différemment cette question. Pour l’affaire de Gdim Izzik, je remarque que le traitement n’était pas du tout objectif et a fait beaucoup de mal aux Sahraouis. Il y avait des articles inacceptables et loin de la déontologie journalistique.

Y a-t-il alors une alternative, un autre mode de gestion de la question du Sahara, pour remplacer celui dont on déplore l’échec et la défaillance ?

B.E. : Tout d’abord, il faut qu’il y ait des partis politiques capables de tirer la sonnette d’alarme et de pointer du doigt les dysfonctionnements et les erreurs. Prenons par exemple l’affaire Aminatou Haïdar : presque toutes les forces politiques se sont alignées sur la position du Makhzen, mais quand le problème a été résolu, personne n’a soufflé mot. Il faut également un Etat moderne, qui transcende les clivages ethniques et tribaux en mettant au centre de ses intérêts l’être humain et sa dignité. Les autorités publiques doivent cesser d’attiser les tensions entre les clans et les factions pour masquer et cacher leurs carences et leur échec. C’est d’un autre processus d’équité et de réconciliation dont nous avons besoin au Sahara. Diviser ce n’est pas régner.

A.B. : Les structures autoritaires, l’absence d’une vraie démocratie et de mécanismes d’alternance, l’économie de rente ne peuvent produire que ce que nous voyons actuellement. On ne peut résoudre les problèmes du Sahara, du Rif ou de Bouarfa qu’à travers des choix essentiels. Seule la démocratie peut unifier ce pays. Aujourd’hui, dans le cadre d’un Etat moderne, je pense que l’unité ne peut être assurée qu’à travers un régime transparent, basé sur la démocratie et le respect de l’autorité du peuple. La situation du Sahara nécessite cette réforme qui devrait être effectuée dans le cadre d’une monarchie parlementaire ou une « monarchie de régions » différente d’un Etat fédéral. Sans cela, notre pays est menacé d’implosion.

Par Sami Lakmahri et Abdellah Tourabi

3 réflexions au sujet de « Le Maroc a-t-il échoué au Sahara ? »

    1. Vas-y libére le, si tu le peux bien sure hhhh. Le Maroc hamdullah à gagné toutes les batailles armées, politiques, et recèment diplomatiques malgré les milliards de pétrodollars gaspillés en vain par les ennemies de l’intégrité terrotorielle marocaine.

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