Mardochée, le guide de Foucauld

La connaissance du Maroc par Charles de Foucauld n’aurait jamais été possible sans l’aide d’un homme : Mardochée Ben Serour. Un juif marocain, grand explorateur, que l’histoire n’a finalement pas si bien remercié.

L’’homme qui a fait connaître le Maroc aux Français et permis sa colonisation s’appelait Charles de Foucauld. C’est une histoire archiconnue. C’est la publication de Reconnaissance du Maroc en 1888 par ce diplômé de Saint-Cyr, officier de l’armée abandonnant l’uniforme pour l’aventure, qui a donné à la France la meilleure description de ce qu’était l’Empire chérifien, un pays inconnu et interdit aux non-musulmans. Mais, Charles de Foucauld n’aurait jamais pu pénétrer dans ce Maroc, royaume des ténèbres pour certains, sans la précieuse aide d’un rabbin marocain, Mardochée Ben Serour, un homme de religion doublé d’un explorateur et commerçant.
Le périple méditerranéen
Mardochée Ben Serour est né dans une petite communauté juive installée dans l’oasis de Akka, minuscule point du sud-est marocain, situé entre le Draa et l’Atlas. Enfant, ses parents décident d’en faire un homme de religion et l’envoient à Marrakech pour étudier le Talmud. Sur place, ses professeurs constatent un esprit vif et curieux, et l’envoient, privilège rare, à Jérusalem, en Palestine, pour parfaire ses études. Il y va à pied, passant d’une communauté juive à une autre, traversant tout le Maghreb, avant d’arriver à la ville sainte, après un périple de trois ans. De retour au Maghreb, il s’installe à Alger en 1847, après avoir été nommé rabbin d’Alep. Il y restera 11 ans, avant de rentrer à Akka où il recrute son frère, Isaac, pour un audacieux voyage : aller à la cité de Tombouctou, qui venait quelques décennies plus tôt d’être découverte par René Caillé. Un juif dans une cité musulmane sainte et interdite aux infidèles ? Voilà l’exploit du rabbin Mardochée. Car, Caillé s’est fait passer pour un musulman. Sur place, il monte un commerce de caravanes entre la ville et Mogador (actuelle Essaouira) et surtout fait venir des juifs marocains pour fonder une communauté. Devenu riche, il doit pourtant quitter Tombouctou dans la hâte pour échapper à la vindicte du nouveau gouverneur. Son départ signe la fin de la communauté qu’il a fondée sur place.
Usé, déprimé et ruiné, il est à deux doigts de repartir vers l’Algérie quand il fait la connaissance d’un autre explorateur, Auguste Beaumier (1823-1876), consul de France à Mogador. Ce dernier, qui connaît assez bien le Maroc puisqu’il a déjà publié un opuscule intitulé Itinéraires de Tanger à Mogador, est tout de même moins expérimenté que le rabbin Ben Serour. C’est Beaumier qui le met en relation avec la Société de géographie, prestigieuse institution parisienne qui publie un non moins prestigieux Bulletin, qui fait la part belle aux découvertes territoriales et autre littérature scientifique. La Société de géographie lui publie sa première œuvre, Le premier établissement des Israélites à Tombouctou en 1870 et en 1874, l’invite à Paris où cet homme au visage émacié et portant longue barbe devient la coqueluche de la presse et des sociétés savantes.
À Paris, il est pris en charge par un jeune géographe, Henri Duveyrier (1840-1892), qui devient son traducteur et lui enseigne différentes techniques d’exploration. En 1875, la Société de géographie publie une autre de ses œuvres, un journal de voyage intitulé De Mogador à Djebel Tabayoudt, une exploration qu’il avait faite quelques années plus tôt pour le compte de Beaumier. Pour cette expédition, toujours solitaire, le consul de France avait insisté pour qu’il se rende spécialement dans ce sud du Maroc qui sera le théâtre, en 1911, de la grave crise diplomatique entre la France et l’Allemagne suite au « Coup d’Agadir ».
Foucauld, le rabbin
De Mogador à Djebel Tabayoudt, écrit en hébreu et traduit par Duveyrier, nous montre un homme qui voyage seul dans ce Maroc inconnu, ne cachant nullement sa condition de juif, mais conscient que sa vie, comme celle de n’importe quel autre non-musulman, ne vaut rien. Dans son ouvrage il évoque des « monuments anciens » et dans le Tazeroualt, il assiste aux dernières années d’existence de cette petite principauté berbère indépendante de l’Empire chérifien, qui sera matée par le sultan Hassan 1er en 1882. Sur place, il découvre une « quantité de ruines antiques très curieuses » qu’il n’arrive pas à identifier, ainsi que des inscriptions qu’il ne peut déchiffrer et qui ne sont « ni hébraïques, ni grecques, ni latines, ni arabes ». Ses notes sur le Tazeroualt ayant été perdues, on peut supposer qu’il s’agit du tifinagh, la langue matrice du tamazight. Vers les années soixante-dix de ce XIXe siècle, Mardochée Ben Serour est au sommet de sa gloire. C’est l’un des rares indigènes maghrébins à être reçu avec honneur et considérations dans les salons de Paris. Mais la mort d’Auguste Beaumier, son introducteur parisien, le ramène à la case départ, c’est-à-dire à Akka. Il reprend alors ce qui lui reste d’argent et retourne en Algérie avec sa femme et ses trois enfants. Mais coup de destin, c’est à Oran qu’il est retrouvé par Oscar Mac Carthy (1815-1894), un géographe irlandais installé à Alger, qui lui présente un certain Charles de Foucauld (1858-1916), un ancien officier de l’armée française devenu géographe et qui a la réputation d’être un désœuvré. La rencontre entre ce jeune aventurier français qui n’a pas encore trente ans et de ce vieux rabbin marocain va influe sur le cours de l’histoire du Maroc. Foucauld cherche un guide pour pénétrer au Maroc et quoi de mieux que cet explorateur qui connaît le Moyen-Orient, l’Asie et qui est allé jusqu’à Tombouctou ! C’est Ben Serour qui persuade Foucauld de se déguiser en juif et de se laisser pousser la double mèche de cheveux caractéristiques des Israélites. Au Maroc, Foucauld s’appelle Joseph Aleman. C’est un autre « rabbin », originaire de Moldavie, dans l’empire russe, et envoyé au Maroc pour récolter des fonds destinés aux séminaires juifs de Palestine. En chemin, Ben Serour explique à son compagnon de route que ce n’est pas sa condition de chrétien, d’« infidèle », qui risque de le mettre en danger au Maroc, mais plutôt le fait qu’il soit Français, une nationalité honnie dont les citoyens, particulièrement ceux qui résident en Algérie, sont suspectés de vouloir espionner le Maroc pour préparer son invasion. En 1883, après avoir écarté l’idée de traverser le Rif, considérant cette région extrêmement dangereuse, le vrai rabbin Ben Serour et le faux rabbin Aleman embarquent pour Tanger où ils débarquent sans éveiller de soupçons. De là, ils se dirigent vers Tétouan, puis s’acheminent vers Chaouen pour prendre un chemin direct à Fès, avant, faute de trouver une escorte, de revenir à Tétouan et de repartir vers Meknès puis Fès en longeant la côte atlantique. À chaque halte, les deux hommes sont chaleureusement reçus par les communautés juives locales, que ce soit dans un mellah ou dans une commune campagnarde. La population juive d’alors n’a rien de résiduel. Elle est partie intégrante de la société marocaine. Par exemple, une ville comme Tétouan, forte de 20 000 habitants, comptait 6 000 juifs (ce n’est pas pour rien que certains historiens désignent Tétouan comme la Petite Jérusalem) et à Ksar El Kébir, un cinquième des 5 000 habitants était juif.
Grâce à ce guide qui sait ouvrir les portes des maisons juives, Charles de Foucauld est ravi. Il peut se renseigner sur le pays, ses institutions, sa société et son économie, prendre des notes de tout et ébaucher la situation du Maroc. Le seul inconvénient, c’est le repos hebdomadaire du chabbat que respecte à la lettre Mardochée Ben Serour et qui est considéré comme une journée perdue pour le Français. Pour le reste, le voyage se déroule sans trop de difficultés, ce qui permet aux deux explorateurs de traverser le Maroc de long en large, de Tétouan à Fès, de Meknès à Foum El Hassan, et d’Agadir à Oujda en passant par Ouarzazate et Ksar Souk (actuelle Errachidia). Une véritable expédition exécutée avec une infinie patience.
Un explorateur oublié
En 1888, après son retour en métropole, Charles de Foucauld publie l’ouvrage qui va instruire la France sur l’état du vieil et brinquebalant empire chérifien : Reconnaissance du Maroc. Un livre qui va faire la gloire de son auteur et donner aux Français une mine de renseignements qu’utilisera quelques années plus tard le futur général Lyautey pour conquérir le Maroc.
Deux ans plus tôt, en 1886, l’homme qui avait permis à Foucauld d’entrer et de sortir vivant du pays des « ténèbres », le rabbin Mardochée Ben Serour, était mort dans la misère à Alger. Oublié par Foucauld qui ne s’est jamais gêné de dire dans sa correspondance privée, mais aussi dans son livre, tout le mal qu’il pensait de son compagnon de route et de la communauté juive marocaine qui l’avait si bien accueilli.
Reste la question essentielle : le rabbin Ben Serour était-il au courant des desseins de Charles de Foucauld ? Certains disent que non. D’autres affirment le contraire. Mais, l’histoire marocaine retient que c’est ce rabbin marocain qui a fait entrer le loup dans la bergerie.
Par Adnan Sebti

6 réflexions au sujet de « Mardochée, le guide de Foucauld »

  1. Juifs, traîtres éternels, ce n’est pas pour rien qu’ils suscitent universellement la méfiance voire davantage…malgré leurs grandes qualités créatrices.

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