Mes frères Algériens

Tout au long du XXème siècle, nous avons partagé un rêve, celui de résister ensemble au choc de la modernité occidentale et de rentrer ensemble dans le concert des nations comme partenaires à part entière. Durant la période de lutte pour l’indépendance de nos pays, nous avons mutualisé nos moyens, harmonisé nos stratégies et mené des combats communs, aussi bien sur des fronts de luttes armées que sur ceux de la diplomatie internationale. Vous savez que la question algérienne a été au Maroc, comme la cause palestinienne, une question nationale. Nos destins étaient liés organiquement, ils le sont toujours et ils le resteront. Lors des négociations pour l’indépendance du Maroc, les nationalistes marocains se sont posés la question : est-ce juste politiquement et correct moralement de négocier l’indépendance du pays sans que cela ne porte préjudice à l’Algérie ? La France, en acceptant de négocier l’indépendance de la Tunisie et celle du Maroc, n’exigerait-elle pas en contrepartie que les deux pays indépendants de l’Afrique du Nord cautionnent le fait accompli de l’« Algérie française ».
L’Emir Mohamed Ben Abdelkrim El Khattabi, haut symbole de la résistance marocaine, à l’époque président du bureau du Maghreb Arabe au sein de la Ligue Arabe, militait activement pour des négociations communes des trois pays. Les dissensions sur ce point étaient de taille. Après l’indépendance, des régiments entiers des armées de libération tunisienne et marocaine ont refusé de déposer les armes afin de ne pas abandonner, livré à lui-même sur le terrain, le FLN algérien. Vous savez, mes frères, que c’était une période houleuse et tumultueuse pour les nationalistes marocains. Nous étions au bord d’une guerre civile. Beaucoup de résistants et de nationalistes sont tombés sous les balles de leurs camarades d’hier. Certes les divergences et les conflits n’étaient pas tous liés au FLN, mais la question algérienne demeurait centrale.
Le développement politique de cette époque critique a secrété, au niveau marocain, un compromis positif pour la résistance algérienne. Une partie des armes de l’Armée de Libération Marocaine (ALM) a été cédée au FLN et quelques troupes de résistants marocains ont formé deux armées. L’Armée de Libération du Sud (ALS) dirigée vers le Sahara Occidental pour le libérer du colonialisme espagnol et l’Armée de Libération de l’Oriental (ALO) formée pour soutenir le FLN dans les confins sahariens, notamment dans la région des hauts plateaux et de Figuig. Durant ces années (1957-1962), j’étais écolier dans un petit village des hauts plateaux, Tendrara Quasiment la moitié de la population était composée de réfugiés algériens.
A l’école, nommée Ibnou Abi Zaraâ, le mot « réfugié » était banni de notre langage. Celui d’entre nous qui, par mégarde, le prononçait avait droit à une mémorable bastonnade. Nous étions éduqués dans la solidarité maghrébine et musulmane. On nous enseignait le partage, la générosité et le rêve de construire, demain, un grand Maghreb qui rappellerait « l’âge d’or » de l’Occident musulman. Mon père avait cédé au FLN une de nos maisons à Tendrara et la moitié de notre maison à Figuig. Il côtoyait les dirigeants du FLN dans l’oriental marocain. Parmi eux, l’actuel président de l’Algérie. Il faisait cela avec conviction et amour. Quant l’Algérie a recouvré son indépendance en 1962, j’ai le souvenir de mon village, Tendrara, en fête et en liesse durant trois jours. De ma vie, je n’ai jamais dansé aussi longtemps que lors de ces jours mémorables. Nous étions plein d’espoir quant à la réussite de la construction de ce grand Maghreb. Pourtant, les choix des dirigeants des trois pays indépendants n’ont pas conduit à la convergence, mais bien malheureusement à la divergence. L’espace maghrébin, au cours de la colonisation française, était ouvert à la libre circulation. Après les indépendances, il est devenu cloisonné !
Des erreurs et Des dérapages ont été commis par les responsables des trois pays. Certains traumatismes, comme celui de la guerre des Sables, n’ont fait qu’aggraver cette tendance à l’enfermement sur des petites identités, qui deviennent de temps à autre meurtrières. Moulay Abdellah Ibrahim, une personnalité marocaine et maghrébine de premier plan a écrit en 1975, au moment où le différend algéro-marocain éclatait sur l’affaire du Sahara Occidental, un texte émouvant intitulé Pour que nos peuples ne se détruisent pas, les uns par les autres. Quand il a quitté ce monde (en 2005), après une longue traversée du désert, des personnalités authentiquement maghrébines sont venues lui rendre hommage. Parmi eux, le grand leader algérien Abdelhamid Méhri. Dans une analyse pertinente de la situation de nos pays, il a fait le terrible constat suivant : « Ma génération maghrébine a raté dans sa vie politique et sa quête pour un avenir meilleur pour nos peuples, deux objectifs importants : la démocratie et l’unité du Maghreb ». Ma génération, à moi, a raté aussi bien la construction du « Maghreb des peuples », pour ceux qui rêvaient de révolution, que celle du « Maghreb des Etats » pour ceux qui étaient plus conformistes. A l’ère de la mondialisation et de la construction des grandes entités supra-étatiques, allons-nous continuer à nous détruire ?

Par Mostafa Bouaziz, conseiller scientifique de zamane

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