Un Marocain au nouveau monde

Au début du XVIe siècle, un jeune marocain de la région d’Azzemour est capturé par les Portugais. Devenu Estevanico, il se retrouve embarqué avec les Espagnols qui font l’exploration d’un continent inconnu, le Nouveau Monde. Zemmouri vivra alors une aventure hors du commun…

Dans la paisible bourgade d’Azzemour, une inquiétante rumeur affole les habitants. En ce doux été de l’année 1513, des murmures font état de l’arrivée imminente d’une armada portugaise. Les musulmans de la région de Doukkala savent bien que les temps sont durs. Le pouvoir central aux mains des Wattassides se montre incapable de résister aux audacieuses incursions des « nassara » (chrétiens) le long du littoral atlantique. Ces derniers connaissent bien la bourgade et se délectent depuis quelques années sous forme de taxe de sa principale richesse, l’huile d’olive. Cette fois, l’impôt n’est pas parvenu à la couronne portugaise. La rumeur de l’invasion est fondée. Début août, des centaines de navires et d’embarcations sont en vue. Huit mille Portugais débarquent et marchent facilement sur Azzemour. Comme à leurs habitudes, les Ibériques commencent par piller les richesses. Parmi elles, les esclaves maures sont les plus prisés. Un jeune adolescent du nom de Moustafa est capturé par les envahisseurs. Le garçon ne se doute pas de l’exceptionnel destin que la vie lui réserve.
Un signe pourtant ne trompe pas. Le célébrissime explorateur portugais, Fernand de Magellan, participe à la bataille d’Azzemour. Il y est d’ailleurs sérieusement blessé au genou. Cet épisode d’apparence anecdotique va bouleverser le monde de l’exploration. Tombé en disgrâce auprès de ses compatriotes après avoir quitté le champ de bataille sans permission, Magellan offre ses services aux Espagnols. Un choix qui lui permet de devenir le premier homme à réaliser le tour du monde. Lorsque Moustafa est capturé, Christophe Colomb a découvert l’Amérique il y a peine plus de vingt ans. Un immense continent reste à explorer et les Ibériques en sont avides. En 1521, Zemmouri est un beau et athlétique jeune homme à la peau mate. Son possesseur portugais compte bien en tirer le meilleur prix au célèbre marché des esclaves de Séville en Espagne. Andres de Dorentes, un puissant noble du pays s’offre le Marocain pour en faire son serviteur personnel.
Connu pour son humanisme, le nouvel acquérant semble vouloir traiter dignement son nouvel esclave. Dès lors, Moustafa est baptisé et devient Estevan ou affectueusement Estevanico (le petit Stephan). C’est sous cette appellation que Zemmouri va devenir une icône majeure dans la découverte du Nouveau Monde. Sa trace est présente dans les récits oraux des tribus indiennes autour du Golfe du Mexique, dans les textes écrits des explorateurs espagnols et dans les travaux des historiens et artistes américains. Au Maroc, quelques anciens de la région de Doukkla connaissent vaguement l’histoire de leur glorieux ancêtre. La mémoire d’Estevanico n’est entretenue au royaume que par l’historien Moustafa Ouarab qui lui a consacré un ouvrage. Quant à l’historiographie officielle, c’est le néant.
Une traversée périlleuse
Les sources relatives au périple d’Estevanico sont rares et sinueuses. La journaliste américaine Kitty Morse, qui a passé son enfance au Maroc, est tombée accidentellement sur une statue de Zemmouri au Texas. Par curiosité, elle décide de faire une recherche sur l’homme et synthétise son travail sous forme d’un article publié en 2002. Elle y regroupe les récits d’un célèbre explorateur espagnol du nom d’Alvar Nunez Cabeza de Vaca, compagnon de route d’Estevanico, ainsi que les légendes issues des tribus indiennes de l’Amérique centrale. L’histoire de l’esclave maure prend une tournure épique lorsqu’en 1527, le roi d’Espagne, Charles Quint, souhaite joindre Andres de Dorentes à une importante expédition pour le Nouveau Monde. Dirigée par Pamfilo de Narvaez, un navigateur vétéran de l’annexion de Cuba, cette mission a pour objectif l’administration de la Floride par la couronne espagnole. Le 17 juin de la même année, cinq caravelles avec à leur bord 600 personnes, quittent leur port d’attache de San Lucar de Barrameda en Andalousie. Le cap est mis sur la Floride que les Espagnols surnomment « le cimetière des explorateurs ». À juste titre : la transatlantique est un véritable cauchemar. L’expédition essuie plusieurs tempêtes. Beaucoup de marins ne survivent pas à la maladie et à la famine. Au cours du mois de janvier 1527, ce qui reste de l’équipage de Narvaez accoste dans la baie de Old Tampa en Floride. Le bilan de la traversée est lourd. Environ 200 hommes périssent. Les survivants se scindent en deux groupes. Le chef et une centaine d’hommes dont Estevanico se lancent dans l’exploration à l’intérieur des terres tandis que le reste de l’équipage ainsi que les navires reprennent la mer pour rejoindre des Espagnoles établis à Panuco, une localité sous leur domination située au Mexique. Sur la terre ferme, Pamfilo de Narvaez décrète officiellement l’annexion de la Floride, le premier mai 1527.
Par ailleurs, l’expédition se fixe comme objectif d’atteindre l’actuelle ville de Tallahassee, dans le nord-ouest de la Floride. D’après les dires de quelques indiens capturés par les compagnons d’Estevanico, le site regorge de richesses. Après des semaines de marche perturbées par d’incessantes attaques de tribus indiennes, les Espagnols désespèrent en ne trouvant que misère et chaleur torride au lieu de l’Eldorado tant rêvé.
L’équipage commence de surcroît à souffrir de la famine dans un environnement très aride. Les premières mutineries éclatent au début du mois d’août, ce qui oblige De Narvaez à ordonner à ses hommes de rebrousser chemin et de rejoindre la côte atlantique. Une fois revenus sur leur lieu d’accostage, les hommes construisent cinq petits navires avec le peu de matériaux dont ils disposent. Pour rejoindre le reste de l’équipage et les colons installés au Mexique, le groupe n’a pas d’autre choix que de contourner l’immense territoire américain par voie de mer. Une stratégie douteuse.
Les naufragés
La fatigue, la chaleur, la famine et les attaques sporadiques des tribus indiennes n’épargnent qu’une quarantaine d’hommes. Ce sont ces rescapés qui embarquent dans des barques de fortune espérant survivre à la capricieuse mer des Caraïbes. Arrivé à hauteur de l’embouchure du fleuve Mississipi, au centre du golfe du Mexique, un puissant courant disperse les embarcations. Quatre chaloupes, dont celle du chef De Narvaez, disparaissent à jamais. Estevanico, son maître Andres De Dorentes et une douzaine d’autres personnes finissent par échouer début novembre sur l’actuelle île de Galveston, au sud de l’état du Texas. Immédiatement, les naufragés sont capturés par des tribus locales. Ils sont réduits à l’état d’esclavage.
Mais un malheur leur offre une chance de changer de statut. Sévèrement atteints d’une épidémie de dysenterie, les indiens ordonnent aux « blancs » de guérir les malades. Le chroniqueur, Cabeza De Vaca, présent parmi les survivants, décrit comment son compagnon de route Alonso Del Castillo parvient à guérir un indien. Cet homme pieux, possède quelques notions en médecine qu’il enseigne aux autres naufragés. L’efficacité des « blancs » dans l’art de la guérison leur fait rapidement améliorer leurs conditions de détention. Des chamanes des tribus environnantes commencent à penser qu’Estevanico et ses compagnons ne sont autres que les « fils du soleil », l’astre représentant la divinité suprême. Pour autant, quatre hommes préparent leur évasion. Pour eux, l’objectif ne change pas : rejoindre la garnison espagnole au Mexique. Ainsi, Moustafa Zemmouri, son maître Dorentes, Cabeza de Vaca et Alonso Del Castillo profitent d’une inattention de leur « hôtes » pour s’échapper.
Les explorateurs n’y parviennent qu’en septembre 1534, soit cinq ans après le naufrage. En se lançant dans l’inconnu, les quatre fuyards ne mettent que quelques jours avant de se faire repérer par d’autres tribus d’indiens. Cette fois, ils ne sont plus des étrangers. Les autochtones les reconnaissent comme étant les « fils du soleil » et leur réserve un traitement digne de leur statut de demi-dieux. Les talents de guérisseurs du quatuor ne sont pas les seuls à accélérer leur intégration chez les indiens. Moustafa le Marocain est parvenu à maîtriser au moins huit dialectes différents utilisés par les habitants de la région.
Comme l’atteste Cabeza De Vaca, cette aptitude remarquable chez Estevanico permet au groupe de communiquer et de jouir ainsi des privilèges que leur offre les indiens. Peu à peu, l’importance des quatre compagnons s’accroît. Ils acquièrent le statut de chamane (sorcier-guérisseur). À l’hiver 1536, un évènement inattendu va de nouveau les pousser sur la route.
Les légendaires citées d’or
Estevanico et ses trois compagnons repèrent des objets inhabituels chez un guerrier indien. L’homme porte un anneau espagnol sur le nez et possède un fer à cheval. Certains de l’origine des objets, les « blancs » demandent à l’individu comment il a obtenu ces « choses ». Ayant finalement identifié une direction, Cabeza De Vaca, Estevanico et une dizaine d’indiens se lancent à la recherche d’éventuels chrétiens.
Après une traque rondement menée, le groupe parvient à retrouver une garnison de soldats espagnols. Ces derniers sont sidérés de voire un de leur compatriote en tenue d’indien, accompagné d’un maure et d’autochtones. Pour la première fois en huit années, les naufragés renouent enfin le contact avec les colons du Nouveau Monde. La tribu qui accueille les quatre compagnons est perplexe. Leurs chefs expliquent qu’il est impossible que les deux groupes d’étrangers soient issus du même peuple. D’un côté, Zemmouri et ses camarades sont venus de l’Est pour apporter la vie, tandis que de l’autre, les soldats espagnols viennent de l’Est pour semer la mort. Un constat d’une logique implacable qui n’empêche pas la bande d’Estevanico de rejoindre la ville de San Miguel de Culiacan dans l’ouest du Mexique. Après cette brève escale, les naufragés de l’expédition de Pamfilo de Narvaez sont conduits dans la ville de Mexico qu’ils atteignent le 24 juillet 1536. Un accueil triomphal leur est réservé par le vice-roi de la Nouvelle Espagne, Antonio de Mendoza. Personne parmi les colons ne se doutait que des explorateurs aient survécu à l’expédition de Narvaz, considéré à Madrid comme un échec retentissant. Moustafa Zemmouri devient rapidement une célébrité dans le fief des colons espagnols. Le temps où il n’était qu’un simple esclave maure est bel et bien révolu. La popularité d’Estevanico attire l’intérêt de Mendoza en personne. Il sait que la stature et les capacités linguistiques hors du commun du Marocain lui seront utiles.
Le vice-roi ne tarde pas à racheter Zemmouri à son propriétaire et désormais ami intime, Andres De Dorentes. Le 7 mars 1539, les chemins des quatre naufragés se séparent d’une façon définitive. Estevanico est envoyé par les autorités pour une mission de la plus haute importance. Il doit servir de guide et de traducteur à l’expédition commandée par le moine franciscain français Fray De Niza. L’objectif affiché n’est ni plus ni moins de découvrir les légendaires cités d’or. Elles seraient au nombre de sept, mais personne ne sait où elles se trouvent. L’expédition se lance d’abord en direction du nord du Mexique. Le groupe atteint le village de Hawikuh, capitale du peuple Zuni. L’heure de Moustafa Zemmouri vient de sonner. La version la plus probable de sa mort fait mention d’un dangereux quiproquo. Alors que le Marocain pense se présenter pacifiquement à cette peuplade, il ignore que les plumes de hiboux qu’il arbore depuis qu’il est un chamane symbolisent un présage de mort chez les Zuni. Il est atteint par des flèches avant de pouvoir rencontrer le chef de la tribu. La légende raconte que les meurtriers découpent le corps de Moustafa en plusieurs morceaux qu’ils envoient à d’autres tribus afin de prouver que cet étranger à la peau noire n’est pas un dieu, mais bien un être humain.
La mémoire de Zemmouri va nourrir l’imaginaire d’une nouvelle population débarquée quelques années plus tard en Amérique. Les esclaves apportés d’Afrique. Nombreux sont leurs enfants qui sont nommés Estevanico. Probablement le premier esclave africain à s’être brillamment affranchi sur le sol du Nouveau Monde.

Par Sami Lakmahri

4 réflexions au sujet de « Un Marocain au nouveau monde »

  1. Bonjour,

    Je connais cette incroyable histoire à travers l’un de mes étudiants qui a réalisé un exposé sur des écrits portugais retrouvés récemment et qui citent Zemmouri.
    Je suis contente de constater que votre revue met la lumière sur l’histoire peu commune de ce marocain.

    Merci.

  2. Christophe colombes était présent lorsque le roi abiabdellah à rendu les clefs de grenade. Plusieurs maures ont du faire le voyage avec colomb et peut être mostafa n’était pas en fait le premier marocain

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *