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Vous avez dit drogman ?
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Vous avez dit drogman ?

Au Maroc, les juifs ont excellé dans l’art de traduire. Interprètes privilégiés des sultans et des puissances européennes, ils ont été qualifiés de « torjman », « truchement » et « drogman ». Retour sur l’histoire de ces termes qui traduisent avec éloquence une certaine relation entre l’Orient et l’Occident.

En 1831, le Comte de Mornay est chargé par le roi de France Louis-Philippe de conduire au Maroc une mission extraordinaire auprès du sultan Moulay Abderrahman. Il est accompagné d’un nommé Desgranges, traducteur du roi pour les langues orientales. Mais l’arabe du Levant pratiqué par ledit Desgranges étant si mal compris par les Marocains, et lui-même étant si peu capable de suivre le discours de ses interlocuteurs locaux, on doit faire appel d’urgence à l’interprète marocain du consulat français, le juif Abraham Benchimol. A la suite de quoi, le Comte de Mornay se voit contraint, non sans déplaisir, d’associer Benchimol à ses futures négociations. Comme pour justifier cette déconvenue embarrassante, il écrit : « L’Empereur, qui ne permet pas qu’aucun envoyé européen lui adresse directement la parole, exige qu’un juif serve toujours d’interprète ». Mornay ne se défait pas pour autant de son Desgranges dont il loue le bon esprit et dont la présence lui sera d’un grand secours, affirme-t-il, car « le juif se trouvera dans l’impossibilité de dénaturer mes expressions ».

Cette anecdote en dit beaucoup plus qu’il n’y paraît à première vue. On retiendra ici trois des faits saillants qu’elle révèle : la nécessité pour toute nation européenne de disposer d’un interprète, avec pour conséquence l’émergence institutionnelle de cette fonction de premier plan ; le recours incontournable aux juifs pour servir d’intermédiaires entre un Maroc musulman et une France chrétienne ; la duplicité dont ces juifs sont a priori soupçonnés.

Ce n’est pas la première fois, dans les relations franco-marocaines, que les représentants de la couronne de France ont eu besoin de se procurer un interprète du cru. Au siècle précédent, face à l’incompétence linguistique du traducteur officiel dépêché par Paris, le consul Louis Chénier, qui séjourna au Maroc de 1767 à 1782, avait déjà été amené à prendre à son service un sujet juif marocain, Meyer Soumbel, frère de Samuel, lequel occupait alors les fonctions de secrétaire du sultan.

Plus généralement et depuis longtemps, la maîtrise des juifs en matière de langues étrangères, leur savoir-faire dans le commerce international et leur familiarité avec le monde chrétien ont fait d’eux des médiateurs privilégiés qui se sont imposés, au fil du temps, dans les métiers d’intermédiation : interprètes, agents commerciaux et consulaires. Dès le IXe siècle, dans l’Espagne musulmane (Al-Andalus), ils se taillent une place importante dans le commerce méditerranéen et n’hésitent pas – forts de leur connaissance de l’arabe, de l’hébreu et de la langue romane – à sillonner le monde jusqu’en Inde et même en Chine. A la fin du XVe siècle, l’expulsion des juifs de la péninsule ibérique par les rois catholiques va provoquer une arrivée massive de ces exilés au Maroc. A partir de cette époque, les dynasties chérifiennes sauront utiliser les compétences de ces nouveaux venus pour représenter le sultan dans les pays dont ils connaissent les langues, et pour participer aux négociations – officielles ou secrètes – entre musulmans et chrétiens.

Plus qu’une fonction, un nom

C’est ainsi que le nom de famille « Torjman » 1 (signifiant l’interprète, le traducteur) fait son apparition au XVIe siècle dans les communautés juives marocaines. Preuve du quasi-monopole exercé par les juifs dans ce domaine, au Maroc comme dans le reste du Maghreb. Nicole Serfaty résume : « Le nombre de marchands européens s’installant dans les ports marocains ne cessait de croître, en revanche, peu de musulmans allaient de leur propre gré résider en Europe et par conséquent, ils n’étaient quasiment jamais mis en situation d’acquérir une langue autre que la leur. Tous ces éléments permettent de penser que la maîtrise des langues étrangères n’était pas une compétence appréciée ou jugée utile au Maroc et qu’elle était laissée comme une spécialité propre aux communautés non musulmanes et aux juifs, tout particulièrement ». Ajoutons que l’islam rigoriste ne voyait pas d’un bon œil les professions qui supposent des liens avec les non-musulmans, les jugeant susceptibles de corrompre l’âme et la foi religieuse. Il y eut bien quelques « Torjman » musulmans, tirant leur patronyme des fonctions d’interprète qu’ils assuraient, mais ils ne furent pas majoritaires dans cette activité.

Du coup, de manière paradoxale, le juif – pourtant de statut inférieur en islam et traditionnellement honni dans la chrétienté – apparaît comme une figure de l’entre-deux, tiers obligé entre le monde musulman et le monde chrétien. Dans cette relation triangulaire, il sera longtemps suspecté de duplicité par les deux autres.
Mais cette figure de l’entre-deux connaîtra un avatar avec l’invention du personnage appelé « truchement » ou encore « drogman ». De quoi s’agit-il ? Selon le Dictionnaire étymologique de la langue française de Bloch et Wartburg, « truchement » 2, et « drogman » sont attestés pour la première fois en français en 1213. Ils désignent le « traducteur, l’interprète ». Ce dictionnaire ajoute que l’origine de ces mots est arabe. De fait, « truchement » et « drogman » viennent de l’arabe classique « turjumân » qui a la même signification que ses deux dérivés.

D’une langue à l’autre

Cependant, à y regarder de plus près, on découvre que la véritable origine de ces termes remonte à l’hébreu, où la racine « tirgem », comme l’indique l’Encyclopædia Hebraïca, signifie « traduire », « expliciter » et donne « targum », à savoir la « traduction » et en particulier la traduction de la Bible hébraïque en araméen. Traduire, rendre plus clair, sont autant de notions présentes dans les dictionnaires arabes à l’article « tarjama ». Le fameux Lisân Al-‘Arab 3 ne dit rien d’autre : « traduire un propos, c’est le transférer d’une langue à une autre, l’élucider ».

Cette précision étymologique apportée, on peut alors se demander pour quelle raison le terme arabe qui, précisément, veut dire « traduire » est d’origine étrangère. Une origine pas très lointaine, il est vrai, ni surprenante : le transfert de l’hébreu à l’arabe n’a en effet rien d’exceptionnel, puisque les deux langues appartiennent au champ sémitique et que ce genre d’emprunt se fait ici « en famille ». En revanche, il est moins aisé d’expliquer pourquoi « truchement » et « drogman », se sont si bien enracinés dans la langue française qu’ils se sont substitués, un temps, à leurs équivalents français. Au XVIIe siècle, Le Dictionnaire Universel d’Antoine Furetière (1690) définit le truchement comme « l’interprète nécessaire aux personnes qui parlent diverses langues pour se faire entendre les unes des autres. Les ambassadeurs sont toujours accompagnés de truchemans 4… On dit aussi de celui qui parle, négocie par l’organe d’autrui que c’est un tel qui est son trucheman. »

Cette fonction d’interprète apparaît alors si indispensable dans les relations entre les nations chrétiennes et les pays d’islam qu’elle deviendra une véritable institution sous le règne de Louis XIV. Colbert, ministre des Finances, crée l’Ecole dite « des jeunes de langues » 5 (1669), dont le but est de former des interprètes « instruits dans la religion catholique, apostolique et romaine et dans la connaissance des langues orientales pour servir de drogmans dans les échelles du Levant et en Barbarie ». Ces jeunes perfectionnaient leur formation en arabe, en turc et en persan à Constantinople et à Smyrne, tandis qu’en sens inverse, Paris allait, à partir de 1700, accueillir des jeunes Orientaux. Ceux-ci, pour la plupart Arméniens chrétiens, devaient, une fois de retour chez eux, « remplir la double mission d’interprètes pour les relations diplomatiques, et de missionnaires pour la propagation du catholicisme ».

Méfions-nous de l’Orient…

Mais on en vint bientôt à se méfier de ces drogmans originaires d’Orient, ne les jugeant peut-être pas assez fiables pour défendre avec sincérité les intérêts du royaume de France. Une ordonnance de 1721 modifia le statut des futurs drogmans, afin qu’à l’avenir on pût être assuré de leur fidélité et de leur bonne conduite : désormais ces jeunes gens « fils de parents français, seraient tenus de prêter serment ». Ainsi le drogman devient un personnage officiel assermenté, relevant de la juridiction royale. De plus, pour être habilité drogman, il faut être français car seul un Français est censé être au-dessus de tout soupçon pour assurer cette charge quasi diplomatique. On est donc drogman de métier. On y fait même carrière de père en fils, comme dans la famille de Joanny Pharaon ou dans celle de Venture de Paradis 6 dont les noms seuls évoquent cet Orient plus ou moins mythique  dont on rêvait alors…

Avec la mode orientaliste qui se développe au XIXe siècle, on verra naître, parallèlement au drogman officiel et assermenté, un drogman indépendant, non français et souvent pas très catholique. Celui-ci devient le compagnon obligé du voyageur se rendant en Orient. Tous les écrivains qui ont effectué ce voyage ont eu le leur. Pour Nerval, c’est tantôt le musulman Abdallah, tantôt le juif Youssef ; pour Flaubert, il est chrétien d’origine et se prénomme Joseph. Plutôt que véritables interprètes, ces drogmans sont décrits comme des guides, voire des hommes à tout faire qui vous épargnent les tracasseries de la vie quotidienne au Caire ou à Damas. Ils préfigurent l’image du guide pour touristes que le cinéma américain des années 1950 a popularisée sous les traits du jeune arabe malin, sans le sou, et dont les connaissances linguistiques se résument à un jargon stéréotypé. Le compagnon de Flaubert en Egypte, Maxime Du Camp, écrivait de son drogman : « Son langage mélangé d’arabe, de français et d’italien était difficile à comprendre, il avait inventé le verbe « ganter » qui lui servait à exprimer toutes ses idées […]. Comme j’allais monter avec lui sur le Djebel Aboucir, il me dit : « Allômes principier à ganter la montagne », c’est à dire « Nous allons commencer à gravir la montagne ». Il disait aussi : « Il faut bien ganter à dromadaire, ce poulet est maigre, il ne gante pas bien » ». Dans une lettre écrite de Jérusalem (1839), le peintre orientaliste Horace Vernet raconte : « Notre caravane se composait premièrement d’un cuisinier, deuxièmement d’un drogman […] parlant toutes les langues 7, certainement renégat et, comme ces gens-là, ami de tout le monde et vidant tous les restes de bouteilles ».

Ainsi, par son côté hybride et de ce fait suspect, par son incapacité à parler correctement les langues qu’il est censé manier avec aisance, le drogman de la littérature de voyage constitue une sorte de symétrique inverse ou d’alter ego négatif du drogman patenté. L’un, français de pure souche, est reconnu pour son savoir-faire et son intégrité ; l’autre, indigène, se taille une réputation d’ignorance et de mauvaise foi. Plus, le mauvais drogman sert de repoussoir aux voyageurs occidentaux qui voudront s’imposer, par le biais de leurs récits de voyage, comme les authentiques intermédiaires entre l’Occident d’où ils viennent et l’Orient qu’ils découvrent. Certains, arguant de l’indigence de leur drogman, n’hésiteront pas à s’octroyer le droit de tenir seuls un discours « vrai » sur l’Orient.

Un complice exotique

Après avoir émigré d’Orient en Occident, le vocable « drogman » restera en usage jusqu’au début du XXe siècle, en lieu et place du mot « interprète ». Sans doute son étrangeté même lui permettait-elle d’en dire plus que son homologue français. D’en dire plus et de le dire mieux. Par ses connotations exotiques, n’était-il pas le meilleur et le plus fidèle interprète de ce que l’Occident a voulu entendre de l’Orient : ses propres désirs, ses propres fantasmes, qu’il s’est longtemps plu à se faire renvoyer sans toujours les reconnaître comme siens ? Le terme « drogman » aurait ainsi traduit la relation équivoque entre un Occident fier de ses valeurs rationnelles et un Orient de rêve où l’on prenait plaisir à voyager pour les oublier. Un Orient où vous attendent des drogmans dont le nom même résonne aux oreilles du moindre amateur de paradis artificiels, moins comme le nom de l’homme qui permet de faire le joint entre deux langues, que comme celui du complice qui lui permettra d’en fumer un, histoire d’agrémenter le voyage…

Mais peut-être les Torjman originaires du Maroc et du reste de l’Afrique du Nord se récrieront-ils de voir leur patronyme associé à de telles pratiques ? Juifs par religion, donc en marge de l’islam, mais arabes par la langue – donc intégrés au monde arabo-islamique – leurs activités tournées vers le commerce et l’échange les destinaient à jouer le rôle d’interprètes et de passeurs. Sans doute le jouèrent-ils si bien qu’ils s’en sont fait un nom.

 

1. On trouve des variantes, dont « Tordjman ».
2. Ce terme existe aujourd’hui dans l’expression « par le truchement de » autrement dit « par l’intermédiaire de ».
3. Littéralement « la langue des Arabes », dictionnaire encyclopédique arabe de référence, rédigé par Ibn Manzour
(fin du XIIIe siècle).
4. Variante orthographique de « truchement ».
5. Ancêtre lointain de l’Institut national des langues et civilisations orientales de Paris, appelé aussi « Langues’O ».
6. Jean-Michel de Venture de Paradis (1739-1799) : drogman dans différents pays d’Orient, conseiller de Bonaparte lors de l’Expédition en Egypte, a effectué une mission au Maroc où il rédigea un dictionnaire de berbère, avant de se rendre à Tunis et Alger.
7. Il faut comprendre qu’il n’en parlait aucune correctement.

 

Livres

Maurice Arama, Le Maroc de Delacroix, éd. Le Jaguar, Paris, 1987.
Sarga Moussa, La Relation orientale, éd. Klincksieck, Paris, 1995.
Daniel Reig, Homo orientaliste, éd. Maisonneuve et Larose, Paris, 1988.
Nicole S. Serfaty, Les courtisans juifs des sultans marocains XIIIe-XVIIIe siècles, éd. Bouchène, Paris, 1999.
Joseph Tolédano, Une histoire de familles : les noms des familles juives d’Afrique du Nord, Jérusalem, sans date.
Abraham Laredo, Les noms des juifs du Maroc, Instituto B. Arias Montano, Madrid, 1978.

Ruth Grosrichard, agrégée d’arabe et professeure à Sciences Po Paris.

  • http://badrryadi.centerblog.net/ Ryadi

    Magnifique ! Merci.

  • http://GMAIL SOLANGE ADERHOLDT

    JE CHERCHE ;JOSEPH ET MESSODI SICSU, PARTIES DE TANGER AU COMMENCEMENT DE 1910 POUR EMMIGRER A BRAZIL, DES PARENT SOL ET ISSAIC SICSOU DE TANGER, SI VOUS SAVERZ DES SES DESCENDANTS PLAISIR DE ME TRANSFERREZ LE MESSAGE. TRES IMPORTANS DE TROUVER LES DECSENDENT DE MESSODI ET JOSEPH SICSU.