Economiste, ancien ministre, membre du bureau politique du PPS, Saïd Saadi n’a rien perdu de sa verve. Zamane l’a interrogé sur l’évolution économique du Maroc au XXe siècle.
Comment décririez-vous l’économie coloniale ?
La question a été traitée par l’économiste Aziz Belal, un des fondateurs de l’école marocaine de l’économie politique. Il a essayé d’analyser l’impact de la colonisation, ou le choc entre le pot de terre et le pot de fer. La colonisation s’est traduite par l’intégration de l’économie marocaine dans l’économie métropolitaine à travers de différents canaux, comme le commerce extérieur, les flux financiers, zones franches… Ceci permet de comprendre la dépendance du Maroc, qui a été transformé pour répondre aux besoins de la métropole. La conséquence au niveau marocain en a été la déformation du modèle de croissance, avec l’apparition de secteurs d’investissement privilégié : les activités agro-minières orientées vers l’exportation, le développement des infrastructures économiques liées aux exportations, et des industries légères. L’inverse est aussi vrai avec des secteurs de sous-investissement : la culture, l’enseignement…
Comment peut-on juger l’apport du protectorat sur l’économie et les modes de production nationaux ?
Beaucoup de structures précoloniales traditionnelles ont été détruites. L’implantation des activités capitalistes limitait le développement de certaines zones géographiques, d’où l’utilisation des notions de «Maroc utile» et «inutile». Elle a limité aussi le développement de certains secteurs d’activité. L’exode rural, la destruction de l’artisanat, la marginalisation de la classe paysanne, le développement des grandes propriétés foncières en sont les résultats. Au-delà du quantitatif, le qualitatif est encore plus important. La société marocaine a été transformée d’une manière très profonde. En termes de flux financiers, il y a eu une grande fuite de capitaux après l’Indépendance. Les Marocains ont essayé de gérer une indépendance dans l’interdépendance. Un pacte a été signé pour que les intérêts français fondamentaux ne soient pas remis en question. Cela a permis de donner un nouvel élan à la présence française au Maroc.
De quel pacte s’agit-il?
L’accord a été signé entre certaines élites urbaines et rurales, le pouvoir politique et la France. Cette situation a duré jusqu’aux coups d’Etat de 1971 et 1972. Une nouvelle étape a été alors entamée, marquée par la récupération de certains intérêts français. C’est ce qu’on appelle dans le jargon officiel : la marocanisation. Cela a concerné les industries, les banques, les finances et l’agriculture. Mais là aussi, l’opération a été menée avec un processus d’association-substitution au capital étranger. La marocanisation a été une simple formalité. Cependant, elle a permis à la bourgeoisie marocaine de s’implanter dans de nouveaux secteurs. Les négociations étaient d’abord informelles, comme dans le cadre des associations professionnelles. De grands groupes liés à de grandes familles ont alors commencé à se constituer. Kettani par exemple a commencé par marocaniser la Compagnie algérienne de crédit et de banque, pour la transformer en Compagnie marocaine de crédit et de banque, avant que la banque ne devienne Wafabank. Karim Lamrani s’est aussi rapproché des intérêts français, pour ensuite créer ses propres holdings. Tout cela a été concrétisé durant les années 1970, sous l’œil vigilant du pouvoir. Ce dernier avait comme principal objectif le contrôler la société marocaine, et ne pouvait pas se désintéresser du champ économique. Au début, il s’est contenté d’orienter ces opérations pour que seuls les proches en bénéficient. Mais après, il bénéficiera lui-même de cette marocanisation, à travers le rachat de l’ONA et d’autres entreprises.
Propos recueillis par Aziz El Yaakoubi
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