Avec des mots simples et justes, le chercheur Hassan Habibi, lui-même issu du Hay, adopte un ton personnel pour expliquer l’histoire du quartier, ses particularités et les axes principaux de sa réhabilitation, qui doit obligatoirement passer par la culture…
Entre la création des «carrières centrales», les émeutes consécutives à l’assassinat du syndicaliste tunisien Ferhat Hached ou la visite du sultan Ben Youssef, plusieurs faits majeurs ont marqué l’histoire du Hay Mohammadi : y en a-t-il un, en particulier, qui a imprimé la «personnalité» du Hay plus que les autres ?
Chaque fois qu’on me pose cette question, je ressens une légère hésitation. Peut-être parce que je me méfie de l’idée d’un événement fondateur unique, comme s’il existait un instant précis où un quartier naît à lui-même et d’où tout deviendrait explicable. L’Hay Mohammadi ne s’est pas fabriqué en un jour, ni autour d’un seul choc historique. Il s’est construit par couches successives, comme une mémoire qui se dépose lentement sur les êtres.
Je suis un enfant des «Carrières centrales», et lorsqu’on grandit ici, on comprend très tôt qu’un quartier peut être une expérience humaine avant d’être une simple géographie… À l’origine, il y a bien sûr les anciennes Carrières Centrales, ce moment matriciel où arrivent, parfois dans le dénuement, des femmes et des hommes venus de partout : du Souss, du Rif, des Doukkala, du Haouz, et d’ailleurs encore. Ce qui me fascine rétrospectivement, c’est ce paradoxe: ce lieu avait été pensé, à l’époque coloniale, comme un espace de gestion de la main-d’œuvre, presque une mécanique urbaine. Or, les habitants en ont fait tout autre chose : un laboratoire de coexistence, de solidarité, et parfois même de résistance. L’humain a déjoué le projet initial.
Pour vous, en tant qu’enfant du Hay, il y a bien un événement qui a compté plus que les autres, non ?
Si je devais désigner le moment où le Hay cesse d’être un simple quartier populaire pour devenir un symbole, je dirais sans hésiter : mars 1965. J’étais alors un enfant. Ma mémoire de cette période reste fragmentaire, presque sensorielle : des silhouettes de militaires traversant les ruelles, une peur diffuse qui semblait s’infiltrer partout. Je me souviens davantage d’atmosphères que de faits précis. Mais il y a aussi les récits familiaux ; ceux qui façonnent une conscience sans qu’on s’en rende compte.
Mon père avait failli ne jamais rentrer à la maison ce jour-là. Une balle avait traversé l’espace entre lui et un ami alors qu’ils sortaient de la mosquée. Quelques centimètres seulement avaient séparé le retour ordinaire d’une disparition définitive. Quand on grandit avec ce type d’histoire à la maison, le mot mémoire cesse d’être une notion abstraite. Il devient presque physique. Je crois que ce qui distingue profondément l’Hay Mohammadi d’autres quartiers populaires de Casablanca, ce n’est pas seulement la souffrance sociale-malheureusement partagée par beaucoup- mais cette capacité presque instinctive à répondre, à transformer l’épreuve en forme de conscience collective. Ici, l’injustice n’a jamais produit uniquement du silence ; elle a aussi produit de la parole, du lien, parfois de la création.
Propos recueillis par Karim Boukhari
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