Au Maroc, tout le monde connaît le mot «Chikhates», mais sans en saisir ni la portée réelle ni l’histoire, pourtant dense et tourmentée. Trop souvent, elles restent prisonnières de représentations réductrices : figures marginales pour les uns, simple décor folklorique pour les autres. Et pourtant, leur voix a longtemps porté bien plus que des chants de fête. Zamane vous propose, dans ce nouveau voyage à travers l’histoire du Maroc, d’aller au-delà des clichés, dans les replis d’une mémoire où les chikhates apparaissent comme des actrices majeures de la vie sociale, voire plus. Messagères d’un monde rural oublié, dont elles ont souvent été le porte-parole écouté et respecté, elles ont chanté l’amour, la révolte, l’exil et la dignité. À travers leurs mots et leurs corps, c’est une histoire sociale, politique et intime, où la transgression et la sensualité occupent une place centrale. Sans parler de ce cri, de cette «aïta» qui résume à elle seule les frustrations, les colères et les non-dits. Longtemps reléguées aux marges, elles portent une mémoire vive. Une mémoire orale, faite de chants et de silences. Elles disent les fractures, les résistances, les désirs. Et racontent, à leur manière, les transformations profondes du Maroc.
On sait qu’il y a quelques différences entre les chikhates du Moyen-Atlas, chantant en amazigh, opérant en groupe, et les chikhates du genre aïta, qui s’articulent autour d’une cheftaine connue par ses refrains et ses maximes, en arabe dialectal… C’est un lieu commun. Mais plus on se penche sur le phénomène, plus on se perd, d’abord sur la dissemblance du genre entre les chikhates en pays amazigh et le genre aïta, même si on assiste à une hybridation. On sait que le mot chikha est péjoratif, voire déconsidérant. Le monde des chikhates est apparenté à celui de la dépravation. Les attributs des chikhas sont souvent des quolibets : la teigneuse, la boiteuse, etc. Certes, elles peuvent être admises pour animer des fêtes familiales comme les naissances, le mariage ou la circoncision. Mais c’est dans des soirées fermées entre hommes qu’elles se produisent. Le répertoire change du jour à la nuit. Tout Marocain est choqué quand on accole à une dame du Golfe le vocable chikha. Ce qui ne l’est pas moins, c’est que les chikhates ne sont pas forcément vieilles, contrairement à ce que le mot laisse entendre. Elles sont jeunes, et si certaines doivent faire le commerce de leurs corps, ou du moins séduire, comment peuvent-elles le faire en étant vieilles, comme le fait entendre le signifié du mot en arabe, à savoir «vieille» ? Il y a une incongruité.
L’explication est que le terme par lequel on appelle chikhates est une corruption du mot chira ou lechira (jeune fille, pl. chirates ou lechirates), dames du monde qui égayaient les soirées des bourgeois et des hommes du Makhzen, bien avant le protectorat. C’est ce mot qui a subi une corruption pour désigner les filles de compagnie qui peuvent être des filles de joie. Elles ne sont plus exclusivement l’apanage des hommes du Makhzen ou des riches, mais aussi des intermédiaires : soldats ouhommes du peuple, commerçants battant les souks… Ils font appel à ces filles pour égayer leurs soirées. Elles portent un nom désormais : chikhates.
Par la rédaction
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