Ibn Khaldoun est l’un des rares penseurs musulmans à trouver grâce, aux yeux des penseurs occidentaux, avec son prédécesseur Averroès. Ce dernier sera perçu comme un fleuron de la séparation du temporel et du spirituel. Quant au premier, il est considéré comme précurseur d’une approche positiviste de cette nouvelle science, ‘ilm al Omrane, un pastiche de sociologie et de philosophie de l’histoire.
L’œuvre d’Ibn Khaldoun servit de boite à outils aux sociologues occidentaux pour décrypter les sociétés musulmanes et particulièrement celle de l’Afrique du Nord. Les fleurons de la pensée moderne dans le monde arabe s’empresseront de le réhabiliter, de Taha Hussein à Ibn Tawit Attanji et al Jabri, en passant par Aziz Lahbabi et Laroui. La pensée occidentale ne fut pas en reste, avec un livre qui marqua les esprits dans la phase d’effervescence tiers-mondiste, celui d’Yves Lacoste, «Ibn Khaldoun ou le passé du tiers-monde». Après l’engouement conséquent aux indépendances, Ibn Khaldoun finira par se faire oublier au profit d’une nouvelle figure, anti-positiviste et plus messianique, celle d’Ibn Taymiyya. Pour plus de deux générations, Ibn Taymiyya inspirera casuistes et activistes et servira de carburant à l’islamisme, sous toutes ses formes. Ibn Khaldoun n’est pas qu’une pensée, mais un symbole. Mais le symbole ne doit pas pour autant éclipser la pensée. La trajectoire de l’homme nous aide à cerner sa pensée, car il fut un homme d’action, venu à la réflexion par les déboires que celle-ci lui a occasionné. Né en 1332 à Tunis, d’une famille andalouse qui fut décimée par la peste, la vie du jeune Abderrahmane Ibn Khaldoun changea à 16 ans, quand il fut témoin de l’entrée victorieuse du sultan mérinide Abou al-Hassan à Tunis. Ce fut, à l’opposé de l’expérience de Hegel contemplant Napoléon entrant à Leipzig, le commencement d’un monde. Pour le jeune Ibn Khaldoun, c’est la fin d’une séquence. La geste d’Abou al-Hassan qui tourna court, avec le soulèvement des tribus arabes de Bani Rayah, fut la dernière tentative de l’unité du Maghreb. Abou al-Hassan plia bagage et quitta la Tunisie par mer où il fit naufrage, aux larges de Ténès, perdant la copie du Coran héritée du calife Othmane ibn Affane. Il eut la vie sauve, mais perdit le pouvoir.
Par Hassan Aourid
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