Les touristes défilent comme chaque jour sous les voûtes de l’Alhambra. Ils photographient les patios, s’émerveillent devant les arabesques, lèvent les yeux vers les plafonds sculptés et cherchent dans les pierres les derniers éclats d’un monde disparu. La plupart ignorent pourtant qu’une partie de l’histoire qu’ils sont venus contempler porte un accent amazigh.
C’est peut-être pour réparer cet oubli que la Fondation Dr Leïla Mezian, portée aujourd’hui par Othman Benjelloun et sa fille Dounia Benjelloun, a inauguré, samedi 13 juin, un espace permanent consacré à la culture amazighe au cœur même de l’Alhambra. Un événement discret à l’échelle du tumulte du monde, mais chargé de symboles dans cette Grenade qui vit depuis cinq siècles avec le souvenir de son passé andalou.
Le nouveau musée n’est pas installé dans les palais les plus visités du complexe monumental. Il a trouvé refuge dans le Carmen de los Porcel, une élégante demeure entourée de jardins, à l’écart de la foule. Un lieu paisible, presque intime, qui convient finalement assez bien à cette histoire longtemps restée dans l’ombre.

Quelques minutes avant le début de la cérémonie, les invités prennent place sous les arbres. Les conversations passent naturellement de l’espagnol au français puis à l’arabe. On aperçoit Othman Benjelloun, président de la Fondation Dr Leïla Mezian, accompagné de sa fille Dounia Benjelloun. Non loin, André Azoulay échange avec plusieurs responsables culturels andalous. Les représentants des institutions espagnoles côtoient chercheurs, diplomates et universitaires venus des deux rives de la Méditerranée.
L’atmosphère n’a rien d’une inauguration mondaine. On sent plutôt la satisfaction d’avoir mené à terme un projet dont beaucoup parlent comme d’une évidence. Car au fond, quoi de plus naturel qu’un espace amazigh à Grenade ?
La question mérite d’être posée. Depuis des décennies, l’imaginaire collectif associe l’Andalousie aux Omeyyades, aux Nasrides ou à la civilisation arabo-musulmane dans son ensemble. Tout cela est vrai. Mais une partie essentielle du récit reste souvent reléguée au second plan : celle des populations amazighes qui ont traversé le détroit, fondé des dynasties, bâti des villes et participé à l’édification de cette civilisation dont l’Alhambra demeure aujourd’hui le monument le plus célèbre. Grenade elle-même doit une partie de son destin aux Zirides, dynastie amazighe venue du Maghreb qui fit de la ville l’un des centres majeurs d’Al-Andalus. Plus tard viendront les Almoravides, puis les Almohades, dont l’empreinte marquera durablement l’histoire politique, intellectuelle et architecturale de la péninsule.
L’ouverture de cet espace rappelle opportunément cette réalité historique souvent méconnue. Car l’histoire de l’Andalousie ne s’est pas écrite uniquement dans les palais de Cordoue ou de Grenade. Elle s’est aussi forgée dans les montagnes du Maghreb, sur les routes empruntées par les tribus amazighes et dans les dynasties venues de l’autre rive du détroit.
À écouter certains intervenants, l’inauguration de ce nouvel espace ressemble moins à une nouveauté qu’à une forme de retour. Comme si l’Histoire récupérait finalement une pièce égarée de son propre puzzle.
L’un des moments les plus émouvants de la cérémonie fut sans doute l’intervention de Dounia Benjelloun. Évoquant la mémoire de sa mère, la regrettée Leïla Mezian Benjelloun, elle a rappelé que celle-ci était absente physiquement, mais demeurait omniprésente dans chaque détail de ce projet qu’elle avait imaginé et porté pendant de longues années. « Elle n’est pas à nos côtés aujourd’hui, et pourtant elle est partout ici », a-t-elle déclaré devant une assistance visiblement touchée.
Pour Dounia Benjelloun, l’ouverture de cet espace marque l’aboutissement d’une vision et d’un engagement de toute une vie. « Cet espace amazigh représente l’accomplissement du rêve de ma mère », a-t-elle souligné, rappelant le souhait de la fondatrice de voir la richesse du patrimoine amazigh mise en valeur au cœur même de l’Alhambra, ce lieu emblématique où se croisent depuis des siècles les héritages et les civilisations de la Méditerranée.
Une fois franchie la porte du musée, le visiteur découvre une collection patiemment constituée pendant plus d’un demi-siècle par la regrettée Leïla Mezian Benjelloun. Des bijoux d’argent aux dimensions parfois spectaculaires, des fibules, des colliers, des diadèmes, des tissus, des objets du quotidien. Rien ici n’est présenté comme un folklore exotique destiné à satisfaire la curiosité du visiteur étranger.

Chaque objet raconte une société, une géographie, une manière d’habiter le monde. Derrière les vitrines se dessinent les contours d’un patrimoine vivant, riche de ses symboles, de ses savoir-faire et de ses traditions.
Devant certaines vitrines, les visiteurs s’attardent. Les plus jeunes photographient les parures traditionnelles. Les plus âgés cherchent à comprendre les symboles gravés sur les bijoux. Les commentaires se multiplient. Beaucoup découvrent une richesse patrimoniale dont ils ignoraient l’ampleur.
Mais la véritable réussite du lieu se trouve peut-être ailleurs. Dans sa capacité à relier des histoires que l’on a pris l’habitude de séparer.
Car l’espace amazigh ne parle pas seulement du Maroc. Il parle aussi de Grenade. Il raconte comment les montagnes du Rif, les vallées du Haut Atlas et les plaines andalouses ont longtemps appartenu à un même horizon culturel. Il rappelle que la Méditerranée n’a pas seulement été une frontière. Elle fut aussi un trait d’union.
Les dix-sept films documentaires projetés dans le parcours prolongent cette réflexion. Kasbahs du Sud, greniers collectifs fortifiés, musiques traditionnelles, fêtes populaires, architectures vernaculaires : les images défilent et donnent à voir une culture toujours vivante, loin des vitrines et des musées.
À la sortie, les jardins du Carmen retrouvent leur calme. Au loin, les remparts de l’Alhambra dominent toujours la ville. Rien ne semble avoir changé. Pourtant, quelque chose s’est déplacé.
Une mémoire longtemps cantonnée aux marges du récit andalou vient de trouver sa place au cœur même de l’un de ses monuments les plus emblématiques. Et ce n’est sans doute pas la moindre des ironies de l’Histoire.
De notre envoyé spécial, Grenade
Une version longue de ce reportage sera publiée dans le prochain numéro de Zamane






































