À 95 ans, Adonis, de son vrai nom Ali Ahmed Said, reste l’une des voix les plus puissantes et les plus écoutées du monde arabe. Dans cet entretien – échange à bâtons rompus, le poète et penseur syrien revient sur les grandes étapes et les grandes questions qui ont marqué son œuvre et dont les résonnances font écho au passé, mais aussi au présent à l’avenir de nos sociétés.
Ce que les lecteurs demandent, c’est de découvrir un autre visage d’Adonis, différent des présentations habituelles (il est né ici, il a étudié là-bas, etc.), mais plutôt ce qui a marqué Adonis dans sa vie, dans ses relations, dans son lien à la terre, avec les gens, avant qu’il ne commence sa «nouvelle vie», c’est-à-dire la vie de la pensée et du combat…
Il y a beaucoup de choses qui empêchent de connaître Adonis réellement. Par exemple, nous parlons souvent de poésie, mais quand je dis «je suis poète», je dis autre chose que ce qu’on entend ordinairement. J’indique un sens nouveau et un rôle nouveau pour la poésie. Cela, jusqu’à présent, n’a pas été compris comme il se doit. C’est pourquoi je parle d’«horizon» en poésie, alors que l’horizon commun renvoie à une autre idée de la poésie. Le problème est objectif, difficile à résoudre. Lorsque nous essayons de comprendre la formation du poète, nous cherchons à savoir ce qui a contribué à former l’homme : peut-être l’olivier de sa mère, peut-être l’arbre de la maison, ou d’autres choses…
L’étape fondamentale dont je me souviens, et qui fut à la base de mon orientation, c’est ma relation avec mon père. Par exemple, je découvre maintenant qu’il était plus un ami qu’un père au sens traditionnel. Il ne m’a jamais, de toute ma vie, obligé à faire quoi que ce soit contre mon gré. Au contraire, il m’a appris la liberté. Il me disait seulement : «Décider est facile, mais il faut d’abord étudier avec soin la question que tu affrontes, sous tous ses aspects, avant de prendre ta décision. Ensuite, sois libre. Je n’ai rien d’autre à te dire sinon : sois libre, mais après avoir réfléchi et étudié». C’est sur cette base que j’ai construit ma vie.
Voilà le plus beau récit que vous puissiez offrir à nos lecteurs.
C’est l’histoire de mon entrée à l’école. Une semaine après, la gendarmerie me conduisit au Lycée laïque de Tartous, la dernière école française de Syrie. J’y restai un an et demi, puis elle ferma. J’étais au collège. Une nouvelle école fut fondée, et comme j’étais un leader parmi les élèves, le directeur voulut me mettre en 5ème A. Je refusai : «Non ! Je veux entrer en 3ème». Il dit : «Impossible». Je répondis : «Tu le feras». J’ai mobilisé tous les élèves, et il fut contraint de m’accepter en 3ème. J’ai passé le brevet avec mention. J’ai alors écrit aux autorités : «J’ai réussi brillamment ; cela me qualifie pour être boursier. Aidez-moi seulement à rejoindre le lycée de Lattaquié». Ce qu’ils firent. J’y poursuivis mes études.
Propos recueillis par Moulim El Aroussi et Houssam Al Figuigui
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