Jean-François Clément est professeur de philosophie et journaliste. Il a enseigné en Belgique à l’université de Leuven puis de Louvain-la-Neuve, avant de rejoindre la faculté de lettres de Rabat en 1966. Fin observateur de la société marocaine, il nous livre sa perception quant à l’évolution de la Boutchichia et de la place qu’elle occupe dans le paysage national.
En quoi la Boutchichiaest-elle représentative ou non du soufisme marocain ?
Il est difficile de relier le soufisme, universaliste en soi et qui tend vers une finalité verticale et à un transcendantalisme, à une quelconque nationalité. Le tassawuf est le fils de son temps et il se rapporte à des institutions humaines. On ne peut en parler de manière anhistorique. Le soufisme est d’abord une pratique, celle du dhikr. Celui-ci s’effectue soit collectivement, soit isolément. Il s’agit par là de purifier son nafs et d’être en accord avec Allah. Ensuite, le tassawuf nourrit l’ésotérisme par une production soutenue de textes. Enfin, il est, au Maroc, le résultat d’une quête d’un individu. L’exemple en est Moulay Abdeslam Ben Mchich. Les gnawas ou la alamiyya, pour ne citer qu’eux, ne possèdent pas d’organisation institutionnelle. Toute confrérie fait par contre montre d’une silsila qui fait remonter sa généalogie jusqu’à l’imam Mohamed Ben Slimane Al-Jazuli au XVème siècle de notre ère.
Les zaouias au Maroc et dans le Maghreb, entretiennent-elles, à l’instar de la Boutchichia, un rapport de complicité avec le Makhzen ?
La liaison est complexe. Il existe en fait trois types de rapport. Les deux entités travaillent à l’unisson. Il y a unité dans la défense du territoire nationale et un intérêt commun avec le pouvoir central. Ensuite le rapport peut être complètement indifférent, la tariqa ne s’investissant que dans la visée de l’au-delà. Enfin, et non des moindres, l’hostilité entre confrérie et makhzen. Elle débute sous le sultan Moulay Slimane lorsque celui-ci commence à introduire au Maroc des éléments de wahhabisme. En ce qui concerne la Boutchichia et le Makhzen, le sultan lui demandera de stopper son soutien à l’Emir Abdelkader au XIXème siècle, et elle s’exécutera.
Propos recueillis par Fouad Ribah
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