Des Frères musulmans installés dans l’État aux réseaux salafistes des mosquées, en passant par la Chabiba islamiya, l’islamisme s’est enraciné au Maroc avant de se scinder entre intégration institutionnelle, opposition et prédication, transformant profondément langage, mœurs et rapport au religieux.
Jusqu’au milieu du XXème siècle, l’islam marocain n’avait besoin d’aucune organisation pour exister. Il était l’État lui-même : source de sa légitimité, matrice de l’enseignement, colonne vertébrale de la justice, tissu de la vie quotidienne : mosquées, zaouïas, rite malékite, coutumes locales. Puis l’indépendance a changé la donne. L’islam a cessé d’être seulement une identité ou un ressort de réforme. Il est devenu un projet : refonder l’État, la société, l’individu, en étant porté par des groupes structurés, avec chefs, textes, réseaux, méthodes de recrutement. Tout est venu d’Orient. Les livres des Frères musulmans, les liens de certains nationalistes marocains avec leurs dirigeants -un premier fil. Puis l’installation au Maroc de cadres égyptiens et syriens de la confrérie, certains propulsés dans la justice, l’université, l’enseignement religieux. Pendant ce temps, la Chabiba islamiya naît dans le corps à corps entre le régime et la gauche, et s’implante dans les lycées et les universités. Le salafisme, arrimé aux réseaux saoudiens, prend le relais dans les mosquées et les écoles coraniques. À la fin du siècle, l’islamisme ne se compte plus en sièges parlementaires. Il se lit dans le vocabulaire de la piété, dans le regard sur l’habillement, l’art, les femmes, la mixité – dans une redéfinition complète des rapports entre religion, État et société.
Comment l’islamisme s’est-il enraciné au Maroc ? Que doit-il à l’installation de Frères musulmans dans les rouages de l’État ? Comment est-il passé de cercles militants à la culture du quotidien ? Et comment la monarchie, comment la société, l’ont-elles à leur tour digéré – menant les uns à l’intégration, les autres à l’opposition, d’autres encore à la seule prédication ?
Par Mohamed Abdelouahab Rafiqui
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