La force du patrimoine, ce qui le rend supérieur à la tradition (pour le patrimoine immatériel) ou au paysage (pour le matériel), c’est qu’il offre ce sentiment extraordinaire de continuité, créant un lien qui unit le passé au présent. En plus de raconter une histoire et de transmettre des émotions. Au Maroc aussi, on a fini par le comprendre, et c’est tant mieux. Même si beaucoup de chemin reste à faire…
Le patrimoine, matériel ou immatériel, a fini par s’installer dans l’actualité de tous les jours. Ou presque. L’intérêt pour la question, en soi, n’a rien de neuf : le Maroc n’a pas découvert ses médinas ni ses moussems hier. Ce qui change, en revanche, c’est le régime de circulation de cette question. Elle n’est plus l’apanage des chercheurs, des conservateurs, des initiés qui s’en disputaient jadis les termes dans des colloques fermés. Elle a basculé dans le débat public, s’est installée dans les journaux télévisés, les fils d’actualité, les conversations ordinaires. Et c’est ce déplacement-là, plus que l’intérêt lui-même, qui mérite d’être interrogé. La preuve la plus tangible de ce basculement ne se trouve pas dans les sondages d’opinion, dont le Maroc est d’ailleurs avare, mais dans la hiérarchie des priorités officielles. Le patrimoine est devenu un axe assumé des politiques publiques. Il mobilise un gouvernement, engage un État, convoque une nation. Il figure, année après année, dans les discours prononcés au plus haut sommet de l’État : pas en marge, comme un supplément d’âme culturel, mais au cœur du récit national. Quand Rabat accueille, en 2023, la 17ème session du Comité intergouvernemental de l’UNESCO pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel, le message royal lu à cette occasion ne se contente pas d’un exercice de courtoisie diplomatique : il érige la capitale en « pôle culturel mondial », rappelle son double sacre de 2022 comme capitale de la culture africaine et capitale de la culture dans le monde islamique, et fait du patrimoine immatériel un «enjeu majeur des relations internationales». Ce n’est plus de la piété patrimoniale. C’est un langage d’État. Il y a, dans ce sursaut, une dimension qui relève du devoir de mémoire au sens propre du terme, celui d’une dette qu’on découvre avoir laissée impayée trop longtemps. Pendant des décennies, une partie du patrimoine marocain a vécu sous le régime de l’évidence : on savait que Fès était une médina fondatrice, que Jemaa el-Fna était unique au monde, que les gnaouas jouaient depuis des siècles. Mais cette évidence dispensait, paradoxalement, de l’inventaire, de la transmission organisée, de l’urgence. On ne documente pas ce qu’on croit éternel.
Par la rédaction
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