Depuis l’avènement de l’islam, le jawal ou routier arabe devient toute une institution. Ils sont aventuriers, géographes, historiens, philosophes, négociants, etc. et bourlinguent partout dans l’œcoumène. Un seul nom couvre tous les autres ; celui d’Ibn Battouta. Plus près de nous, et après l’ »inhitat », l’activité touristique des lettrés arabes semble avoir du plomb dans l’aile. Ce n’est pourtant pas le cas des ambassadeurs et autres diplomates marocains entre le XVIIème et le XIXème siècle.
D’emblée, l’historiographie coloniale a pointé davantage sa focale sur les Européens venus dans l’Empire chérifien que l’inverse. Car, de doute il n’y en a pas quant aux multiples voyageurs marocains qui ont traversé la Méditerranée ou l’Atlantique pour aller s’enquérir de ce qui se passait de l’autre côté d’al-bahr. La rihla n’était pas uniquement un déplacement physique dans l’espace et le temps. Elle représentait également un itinéraire spirituel où le musulman franchissait une frontière abstraite, celle qui sépare dar al-islam de dar al-kufr, une distinction établie par les premiers juristes de l’islam classique. C’est tout bonnement un saut dans l’inconnu où tous les codes de la terra islamica sont effacés ; plus d’appel à la prière, plus de denrées halal, etc. L’itinérant marocain doit prendre en considération toutes ces données, s’en prémunir et surtout bien préparer son voyage en amont. En tous les cas, même dans dar al-Kufr, l’émissaire marocain veille scrupuleusement à respecter la loi islamique. Le temps demeure encore et toujours rythmé par les cinq prières journalières. À la rescousse du voyage, vient toute la panoplie des sourates et des dhikrs conçus pour cet état de chose. Qui plus est, les émissaires chérifiens, même en terre étrangère, suivent le rythme indigène. Dit autrement, les audiences pour eux, à l’instar de la cour sultanienne et des coutumes makhzéniennes, ne se déroulent qu’après la prière du ‘asr en ce qui concerne l’après-midi, et après celle du ’icha pour le soir. Cela relève probablement d’une certaine angoisse, ce sentiment très fort de se référer et de se cantonner à tout moment à la temporalité religieuse.
Par Farid Bahri
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