A la fin du XIXe siècle, la franc-maçonnerie étend son influence au Maroc, principalement pour faire des affaires. Après l’instauration du Protectorat, elle devient plus politique, et la franc-maçonnerie d’obédience espagnole parvient même à recruter dans certains milieux nationalistes. Très vite, le torchon va brûler. Pour les francs-maçons, les revendications nationalistes sont contraires à leurs «idéaux».
Il semble que la franc-maçonnerie européenne implantée au Maroc était, elle aussi, persuadée de la supériorité de la civilisation européenne et donc favorable à la colonisation pour le bien des «indigènes». Cela était-il considéré comme un frein par les élites marocaines ?
La franc-maçonnerie s’est installée au Maroc comme dans les pays du Maghreb et du Moyen-Orient accompagnant la pénétration européenne au milieu du XIXe siècle. Son apparition est donc étroitement liée au phénomène colonial. Elle était, dans ce sens, similaire à la protection consulaire qui était aussi un vecteur et un moyen utilisés pour répandre la franc-maçonnerie. Ainsi, le Maroc est devenu une terre à conquérir pour les deux grandes obédiences maçonniques, à savoir le Grand Orient français et le Gran Oriente Espagnol. Situation de partage logique puisque le Maroc a été scindé et colonisé par les deux nations de tradition maçonnique et dont émanent les deux obédiences. Avec l’arrivé des Européens et leurs installation dans les ports marocains, on voit arriver les premiers francs-maçons, et avec eux la création de la première loge datant de l’année 1892 dans la ville de Tanger. Commence ainsi une histoire riche, singulière et parfois tourmentée, qui reste à élucider, de la franc-maçonnerie au Maroc et de ses efforts pour créer de nouvelles loges et tisser des relations avec les autochtones afin de les convaincre d’y adhérer. Certes, ces loges ont œuvré pour répandre les grandes idées libérales de fraternité, de justice, de laïcité pour améliorer le sort des indigènes et leurs conditions de vie, mais jamais pour les affranchir de la situation coloniale.
Les loges maçonniques ont-elles tenté de tisser des liens, de s’approcher des élites marocaines (financières et intellectuelles) et des nationalistes ? Si oui, comment et pourquoi ?
Avec l’instauration du protectorat, on assiste à une multiplication des loges maçonniques dans les grandes villes du Maroc. Tanger, ville ouverte à toutes les idées et aux étrangers, a connu une grande activité maçonnique. Elle a abrité, à elle seule au début du XXe siècle, 20 loges qui dépendaient du Gran Oriente espagnol. En plus de 8 loges à Tétouan, 7 à Sebta, 6 à Casablanca, 5 à Rabat, sans oublier d’autres villes comme Mazagan, Marrakech, Kénitra et même Dakhla.
Les Marocains membres de ces loges, initiés par leurs frères européens, appartenaient aux deux confessions, juive et musulmane, mais avec une présence notoire des juifs qui ont su profiter de l’ouverture du pays pour tisser des relations et nouer des liens avec les Européens. Les couches sociales ciblées pour intégrer l’organisation maçonnique au début du protectorat, et avant l’avènement du nationalisme marocain dans les années 1930, appartenaient au monde du négoce et du commerce ainsi qu’à l’administration du nouveau Makhzen instauré par la France et l’Espagne. Ce que nous avons pu consulter comme documents de cette époque, et qui appartenaient aux différentes loges, nous laissent déduire que le but était de créer un réseau qui favorise les intérêts de leurs membres. Au-delà de certaines préoccupations philanthropiques à travers l’annonce de la création des écoles laïques et des bibliothèques, et l’ambition d’œuvrer pour la paix et la tolérance entre les humains, le but était d’instaurer un réseau influent permettant aux membres des loges de mener à bien leurs affaires. Une sorte de clientélisme influent en somme, dans les domaines des transactions commerciales et au sein de l’administration pour faciliter les démarches et les contacts, et aussi un moyen d’attirer les Marocains vers la franc-maçonnerie vu les avantages qu’ils pouvaient en tirer.
Propos recueillis par Nina Kozlowski
Lire la suite de l’interview dans Zamane N°64

































