Zamane lance une série d’articles sur l’Azerbaïdjan, pays entre Europe et Asie à l’histoire méconnue. Elle éclaire ses enjeux politiques et culturels, tout en révélant des liens surprenants avec le Maroc, deux nations éloignées mais unies par la résilience et l’attachement à la souveraineté.
Àpremière vue, tout semble opposer ces deux pays : le Maroc, à l’extrême nord-ouest de l’Afrique, s’ouvre sur l’Atlantique et la Méditerranée ; l’Azerbaïdjan borde la mer Caspienne, au carrefour de l’Europe de l’Est et de l’Asie centrale. Deux langues, deux traditions religieuses, deux histoires singulières. Et pourtant, si l’on gratte un peu sous la surface, on découvre des trajectoires parallèles, façonnées par leur position stratégique, leurs multiples influences et leur volonté farouche d’indépendance.
Le Maroc, en tant que pont entre l’Europe, l’Afrique subsaharienne et le monde arabe, a toujours été un terrain de convoitises. L’Azerbaïdjan, lui, est pris dans un carrefour de puissances (Russie, Iran, Turquie) où chaque mouvement compte. Cette double position a nourri richesses et tensions. Historiquement, le Maroc a vu défiler Arabes, Andalous et puissances coloniales européennes. L’Azerbaïdjan, lui, a été marqué par des empires aussi divers que les Perses, les Arabes, les Turcs, les Russes et enfin les Soviétiques. Ces rencontres, parfois brutales, ont forgé une étonnante capacité à survivre, tant politiquement que culturellement.
Il est tentant de penser que ces deux pays sont des créations modernes. Pourtant, le Maroc est un royaume indépendant depuis plus de douze siècles, porté par des dynasties enracinées dans le religieux, le militaire et le commerce transsaharien. L’Azerbaïdjan, quant à lui, a vu naître plusieurs royaumes et khanats avant de devenir, en 1918, la première république parlementaire du monde musulman. La souveraineté a pu vaciller, être contestée, mais jamais elle n’a disparu des consciences. Paradoxalement, ces périodes d’incertitude ont renforcé le sentiment national, le rendant presque viscéral.
Sur le plan religieux, l’islam occupe une place importante dans les deux pays, bien que sous des formes différentes. Le Maroc est attaché à l’islam sunnite malékite, teinté de soufisme, autour d’une monarchie où le roi, en tant que Commandeur des croyants, représente une autorité spirituelle stable. En Azerbaïdjan, où l’islam chiite duodécimain domine, la foi a été mise à rude épreuve par des décennies d’athéisme soviétique, et reste aujourd’hui plus discrète. Pourtant, dans les deux cas, l’islam joue un rôle clé : facteur d’unité et levier diplomatique, au service de causes partagées.

Territoires en conflit, identités fortes
Le Maroc a recouvré son indépendance en 1956, après 44 ans de colonisation française, doublée d’un contrôle espagnol sur certaines régions. Cette libération a ouvert une époque complexe, mêlant espoirs démocratiques, tensions internes, coups d’État manqués, et construction progressive d’un État modernisateur. L’Azerbaïdjan, lui, a retrouvé sa souveraineté en 1991, avec l’effondrement de l’Union soviétique. Mais ce retour a été douloureux : guerre du Haut-Karabakh, instabilité politique, difficultés économiques. Ce n’est qu’après quelques années, notamment grâce à l’exploitation de ses ressources énergétiques, que le pays a amorcé un redressement notable. Dans les deux cas, la sortie de la domination étrangère a été chaotique, avant de laisser place à une consolidation autoritaire, pragmatique et stratégique.
Deux territoires cristallisent particulièrement les passions nationales : le Sahara pour le Maroc, le Haut-Karabakh pour l’Azerbaïdjan. Ces régions, historiquement intégrées à leur nation respective, sont l’objet de contestations internationales, avec des soutiens extérieurs qui compliquent les enjeux. L’Azerbaïdjan a repris militairement le contrôle du Karabakh en 2020, mettant fin à trente ans d’occupation. Le Maroc, quant à lui, poursuit une bataille diplomatique longue, qui lui a déjà valu plusieurs succès, notamment la reconnaissance américaine et européenne.
À ce propos, Hikmet Hajiyev, conseiller du président azerbaïdian et responsable des affaires étrangères, nous a affirmé à Bakou : «La position de l’Azerbaïdjan est claire et constante : le Sahara fait partie intégrante du Royaume du Maroc». Le haut responsable azerbaïdjan a aussi mis en lumière l’excellence des relations bilatérales, rappelant que «le Maroc a toujours soutenu l’intégrité territoriale de l’Azerbaïdjan, en particulier dans le dossier du Haut-Karabakh». Pour ces deux États, une ligne rouge demeure : l’intégrité territoriale ne se négocie pas.

Diplomaties pragmatiques et partagées
Leur diplomatie reflète cette histoire complexe : elle est souple, pragmatique, loin des alliances rigides. Ni le Maroc ni l’Azerbaïdjan ne ferment la porte à la Russie, normalisent avec Israël, renforcent leurs liens avec la Turquie, sans pour autant tourner le dos à l’Europe. Le Maroc s’impose comme une voix incontournable en Afrique et dans les enceintes euro-méditerranéennes, tandis que l’Azerbaïdjan a récemment présidé le Mouvement des non-alignés. Ce n’est pas une diplomatie d’alignement, mais bien une diplomatie de positionnement, centrée sur la sécurité intérieure, la reconnaissance des frontières, et le rayonnement culturel.
Dans ce cadre, les liens entre les deux pays, bien que discrets, s’intensifient : visites officielles, forums économiques, accords dans l’énergie, la formation diplomatique, ou encore le tourisme religieux. Ces rapprochements traduisent une reconnaissance mutuelle, née d’une intuition partagée. Ce qui unit le Maroc et l’Azerbaïdjan dépasse les frontières géographiques et culturelles. Ce sont des peuples-carrefours, qui ont appris à tenir tête aux tempêtes de l’histoire. Deux nations anciennes, souvent fragilisées, parfois contestées, mais toujours debout. Leur modernité ne se résume pas à une rupture avec le passé, mais à une continuité lucide, active, pleine d’espoir. Dans un monde qui retrouve les logiques brutales des empires, le Maroc et l’Azerbaïdjan rappellent une vérité essentielle : la souveraineté est un choix exigeant, une vigilance quotidienne, un acte de mémoire et d’avenir.
Par Youssef Chmirou







































