Dans cet entretien pour Zamane, Mohamed Tozy revient sur le rôle joué par la tariqa boutchichia et sa place dans l’échiquier des zaouias et de ce qu’il appelle le «toroquisme». Tout en mettant en lumière la nature du récent arbitrage royal, quant à la succession à la tête de la zaouia. Edifiant.
La zaouia Boutchichia est-elle conforme à l’esprit du confrérisme et du soufisme au Maroc, ou fait-elle bande à part ?
La désignation du courant soufi de l’Islam par le confrérisme ne permet pas d’en appréhender toutes les dimensions. Il faut plutôt parler de tariqa (voie) et donc de «toroquisme» que de confrérisme. En islam, l’émergence du soufisme traduit un compromis entre la rigidité du texte coranique et de la sunna qui ont pour fonction d’organiser une communauté par des injonctions normatives, et qui donnent l’hégémonie aux légistes et aux oulémas dont les salafistes ou plutôt les wahhabites sont les héritiers actuels, et une quête de spiritualité individuelle portée par des cheikhs mystiques. Il y a ainsi deux possibilités d’accès au divin ; au travers du respect des normes religieuses, et par le biais du respect de l’esprit de ses normes. C’est ce qui, in fine, différencie le âalim (le savant) du âarif (le connaissant). Il y a ainsi plusieurs voies pour accéder à la vérité divine (haqiqa). Il y a fondamentalement une idée de pluralité dans la pratique soufie. Suite à une crise spirituelle aigue, Abou Hamed Al-Ghazali (1058-1111) va ouvrir la voie à une intégration du soufisme dans l’orthodoxie de l’Islam sunnite (Al-munqidh min al-dalâl, «La délivrance de l’erreur»), sans pour autant tomber dans le chiisme dont il était un adversaire acharné. La cartographie symbolique du toroquisme en Islam sunnite se présente sous la forme d’un chapiteau porté par deux piliers traduits par qotbs ou pôles. Le pôle d’Orient incarnéparMoulay Abdelkader al-Jilani, enterré à Baghdad, et le pôle d’Occident porté par Moulay Abdeslam ben Mchich, enterré à Jbel Al Alem dans le pays des jbalas entre Larache et Tétouan, et dont l’hériter Achadili a donné son nom aux tariqas maghrébines. La Boutchichia est une émanation de la Qadiria. Elle cumule les deux fonctions d’une tariqa tarbaouiya (éducative) et tabaroukiya (dispensant la grâce) parce que les cheikhs sont vivants depuis le premier, Sidi Ali qui a donné son nom à cette branche de la Qadiria.
Dans le passé, le rapport entre Makhzen et zaouias n’a pas toujours été de tout repos. Qu’en est-il de la Boutchichia?
La Boutchichia, ou toute autre zaouia, s’inscrit dans un territoire donné. Au Maroc, les confréries permettent des alliances qui dépassent les segmentations tribales et permettent aux individus de choisir leur groupe d’appartenance. Ainsi on peut trouver dans un même douar des familles qui appartiennent à des confréries concurrentes. La mère de feu Mokhtar Soussi était Nassiria alors que son père était Derkaoui. Du coup, les confréries permettent des alliances entre tribus et aspirent de ce fait à des rôles politiques, notamment à travers le jihad contre les envahisseurs. Et dès lors la tentation d’accéder au pouvoir est présente, sinon de l’influence. On disait chez les Ouezzanis (confrérie Ouezzania) que le cheikh tient l’étrier pour que le Roi monte sur le cheval. En dépit de cette soumission affichée, il y a toujours eu une tension entre ces deux dispositifs du pouvoir. Ce faisant, le Sultan peut être adepte d’une confrérie. Ce n’est bien sûr pas incompatible. Le roi Hassan II dans son projet de construction de l’état-nation, où il détient le monopole du champ religieux, se méfiait des confréries. Mais en dépit du soutien d’une grande partie du mouvement national qui voulait les éliminer, leur reprochant leur archaïsme et surtout leur compromission avec la colonisation, il les a ménagées, voire instrumentalisés.
Propos recueillis par Farid Bahri
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