À travers les siècles, et malgré la succession des dynasties et la transformation des modes de gestion, la crue revient dans des contextes presque identiques et frappe les mêmes éléments de l’urbanisme et de l’économie. Cette récurrence interroge la nature du lien entre le territoire et la construction urbaine dans l’histoire du Maroc, impactant au passage jusqu’au processus de décision politique.
L’implantation des villes marocaines sur les rives des oueds ne releva jamais d’un simple choix d’aménagement urbain; elle constitua d’emblée une option chargée de risques. Les cours d’eau qui assuraient la fertilité des terres, alimentaient les cités en eau, faisaient tourner les norias et les moulins, risquaient à tout moment de déborder et de rompre leurs berges. Entre la régularité du flux et ses débordements se tissa ainsi une relation subtile entre l’espace et le bâti, dont la tension ne devenait perceptible qu’au moment où la crue s’élevait et submergeait ce qui avait été édifié à proximité. Les sources historiques ne mentionnent les crues que lorsqu’elles laissent des traces manifestes : maisons écroulées, ponts rompus, vergers ensevelis sous la boue, marchés perturbés suite au désordre que subissent les cycles agricoles. Ces faits ne sont pas présentés comme de simples curiosités naturelles, mais comme des moments où se révèle le degré de dépendance de la ville à son environnement et la fragilité de l’équilibre qui assure son ravitaillement et sa stabilité. Dès que la ceinture agricole est atteinte ou que les voies de circulation sont interrompues, l’impact dépasse la rive de l’oued pour atteindre le cœur même de la cité. Les dégâts des crues ne se limitaient pas à un passage violent de l’eau ; ils touchaient directement les articulations mêmes du bâti établi le long des oueds. Ponts, moulins, jardins périurbains, habitations construites sur les rives : autant d’éléments dont la fonction était liée à l’eau et qui profitaient de sa proximité, mais qui devenaient les premiers exposés au risque lorsque son niveau montait. Plusieurs épisodes montrent que ce qui faisait la force de l’organisation urbaine en temps normal pouvait se transformer en point de vulnérabilité en cas de grandes crues.
Par Mohamed Abdelouahab Rafiqi
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