La vague d’arrestations de l’hiver 1974 jusqu’au début de 1976 a été l’épreuve la plus destructrice qu’a connue le mouvement marxiste -léniniste, décapitant ses directions, et décimant ses rangs. Le fait même que ce Mouvement ait pu survivre, sous des formes différentes il est vrai, atteste sa résilience, son «soumoud», et sa victoire sur l’entreprise de son éradication. Aussi ses détenus ont-ils, dès leur transfert à la prison de Ghbiyla à Casablanca, mobilisé leurs énergies pour résister à l’oppression et à la répression, qui a remisé les bandeaux sur les yeux, les menottes et l’interdiction de bouger ou de s’asseoir, mais n’en a pas moins continué à limiter l’accès à l’air libre et au soleil (un quart d’heure par jour, puis deux!).
Les dirigeants, ou certains d’entre eux, ont repris le flambeau des combats confraternels pour assurer le succès de la «juste ligne politique prolétarienne» sur les autres camarades des organisations sœurs et même dans leurs propres rangs. Les «résidents» du quartier européen de la prison, simples militants et cadres moyens, ont entamé leurs luttes par une grève de la faim, pour des conditions de détention moins indignes, et un procès rapide. Les dirigeants ont entamé leur séjour au quartier moderne, à l’étage, par un communiqué n°1, qui accuse et condamne d’autres dirigeants et camarades pour trahison, couardise et faiblesse pendant la période d’instruction et de torture à Derb Moulay Chrif. Certains de nos grands disparus victimes de sévices inouïs ont été victimes de ces verdicts !
Ces dirigeants, juges, procureurs et témoins à charge, ont certifié, par cela, leur fidélité aux pires aspects de cette «ligne juste prolétarienne», qui était juste atteinte de cette maladie infantile du gauchisme : le sectarisme. La vraie résistance, le soumoud, ont trouvé leurs racines d’abord dans cette collectivité, cette osmose entre individus, prisonniers, qui se sont arcboutés les uns aux autres, avec leurs forces et leurs faiblesses, leur humanité pour construire, sans idéologie, leur solidarité. Le soumoud a été conforté et soutenu par une armée alliée indéfectible, aussi improbable qu’imprévue : l’armée des familles, et précisément des mères des prisonniers politiques, ces «allégeuses de peines», tisserandes de la patience et de l’espérance, qui ont permis à ces dizaines de jeunes militants détenus de maintenir leur humanité, ce qui a permis de voir fleurir les germes de ce Maroc de demain. Cette armée-là n’avait rien à faire du sectarisme étroit de certains de ses fils, ni des programmes et options et autres analyses «concrètes»… Elle a su panser les plaies fraternelles et les erreurs politiques, et donné vie à ce puissant mouvement de la société civile pour les droits humains au Maroc.
Un autre soutien, moins connu, nous est venu de cités inconnues, d’Allemagne en ce qui me concerne, de ces groupes de sœurs et frères en humanité, ou groupes Amnesty, qui nous choisissaient, je ne sais comment, parrainaient les prisonniers politiques et nous écrivaient. Des correspondances simples, inquiètes de notre santé, notre humeur. Elles nous racontaient des menus détails, s’enquéraient de nos besoins, joignaient des dessins d’enfants. Ces groupes envoyaient des colis, des recueils de poèmes, des tricots, des petites choses brodées, cousues, dessinées avec amitié. Simplement, concrètement, sans jamais poser des questions politiques, philosophiques… Ces belles âmes asticotaient aussi les différentes strates de l’état marocain, le Palais, le Chef du gouvernement, le ministre de la Justice ; leurs propres institutions nationales exigeant des nouvelles, la libération, le transfert à l’hôpital…
À part quelques-uns, la plupart d’entre nous ont oublié ces grandes amies, ces merveilleux amis, ces petits maintenant grands qui nous dessinaient des fleurs…
En ce qui me concerne, je fus parrainé par un groupe formidable de Göttingen, dont Margit et Lothar avec qui j’ai repris langue, pour aussitôt oublier, filleul ingrat. Mon hommage, mesdames et messieurs, les enfants d’alors aussi. Vous nous avez soutenus pendant les longues soirées où le spleen, la mélancolie et l’enfermement nous submergeaient, où la rouille des barreaux, l’humidité des cellules exigües et la dureté des maigres lits de halfa sur les sommiers de ciment, meurtrissaient et vieillissaient vite les carcasses de notre jeunesse prisonnière.
Grâce à cette communion collective malgré les épines du sectarisme, à cette mobilisation sans failles des mères courage et des familles, à cette solidarité venant de loin qui s’instille par les interstices pour nous réconforter, notre expérience ne fut pas seulement belle dans l’assaut effronté lancé au ciel et à l’obscurité asservissante dominante. Elle le fut également parce que nous avons affronté, et continuons à affronter, sans ménagement et sans œillères, nos erreurs de jeunesse et celles que nous commettons encore.
Par Mostafa Meftah





































