Avec son expertise économique, qui l’a conduit à occuper de nombreuses fonctions de responsabilité, et sa profonde connaissance des questions sociales, qu’il doit à sa formation politique et à sa propre histoire personnelle, Driss Guerraoui porte un regard juste et pertinent sur les grandes questions qui traversent le Maroc contemporain. Des questions reliées au passé, bien sûr, tout en étant résolument tournées vers l’avenir.
Vous êtes né à Kénitra en 1952, dans un quartier populaire. Comment cela a-t-il forgé votre rapport au savoir ?
Je suis né place des Martyrs, connue sous le nom de Diour Seniak, non loin du quartier Khabbazat. Famille modeste : un frère, cinq sœurs, un père qui tenait un étal à la Joutia -le seul marché de ce type à Kénitra à l’époque-, une mère au foyer. La place des Martyrs avait une architecture particulière : des espaces couverts qui nous abritaient de la pluie en hiver, de la chaleur en été. On y jouait au football de rue, on inventait des activités à partir de rien. C’est cette réalité-là, celle de la débrouillardise et de l’imagination stimulée par la nécessité, qui m’a convaincu très tôt que la seule issue possible, c’était l’école.
À quoi ressemblait, alors, le quotidien ?
Ma mère m’envoyait faire les courses chez l’épicier du quartier. Je revenais avec le café, les épices ou les légumineuses, et je gardais jalousement ce qui m’intéressait vraiment : l’emballage. Une page de journal froissée, un fragment de magazine que je défroissais soigneusement pour lire jusqu’à la dernière ligne. Kénitra abritait alors l’une des plus grandes bases militaires américaines du Maroc et d’Afrique du Nord ; les extraits de presse américaine que je récupérais m’ont même aidé à apprendre des rudiments d’anglais. Quand j’accompagnais mon père à la Joutia, ses amis bouquinistes m’offraient de vieux livres et des magazines usagés. C’était ma bibliothèque. L’été, nous passions du temps à la ferme que gérait mon oncle Slimane, dans la banlieue de Sidi Kacem-une propriété appartenant à l’un des ministres de l’Agriculture de l’époque. Ma seule demande, chaque jour de souk, c’était qu’il me rapporte «L’Opinion» (quotidien de l’Istiqlal, ndlr) de la ville voisine. Je lisais assidûment les articles de Mounir Rahmouni consacrés aux jeunes, et le dossier hebdomadaire sur l’économie. En échange de quelques travaux agricoles, j’obtenais un peu d’argent de poche qui me servait à payer mes frais de scolarité et mes fournitures scolaires. Ces étés n’étaient pas vraiment des vacances. Ils étaient une autre école.
Propos recueillis par Ghassan El Kechouri
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