Le moussem est l’une des dernières expressions du Maroc d’hier. Ce n’est pas un vestige figé dans un musée, mais une séquence vivante, organique, incontournable du génome de la société marocaine. Une vitrine magnifique du monde rural et tribal, de cet arrière-pays resté largement à l’écart du Protectorat et qui a très peu changé au fil des siècles. Pendant que Casablanca se haussmannisait et que Rabat se dotait de boulevards rectilignes, les plaines du Gharb, les vallées du Draâ et les contreforts de l’Atlas continuaient de battre au rythme ancien des moussems, indifférents aux calendriers administratifs du colonisateur.
Ce monde en apparence immuable a pourtant subi deux violences successives. La première fut la folklorisation : on a habillé le moussem en spectacle exotique, on l’a réduit à ses fanfares et à ses fantasias pour en faire un produit d’appel touristique, vidé de sa substance, transformé en carte postale. La seconde violence fut le mépris : celui des élites urbaines modernisées qui y voyaient une survivance d’un Maroc superstitieux, attardé. Comme le dernier symptôme d’un corps malade.
Et pourtant ! Avant que les plages de Martil ou d’Agadir ne deviennent un horizon estival pour les familles marocaines, le moussem était la grande sortie de l’année. On y allait en famille, en tribu, en douar entier. C’était le temps de l’évasion et des vacances à l’ancienne. On dressait la tente, on retrouvait des cousins perdus de vue, on laissait les enfants courir pieds nus dans la poussière jusqu’à la nuit. C’était donc les vacances : sans le mot, sans le concept importé, mais avec toute la réalité de la rupture, de la fête et du dépaysement. Une parenthèse heureuse que le calendrier agricole ménageait avec sagesse, entre deux saisons de labeur.
Mais le moussem n’était pas que «divertissement». Il était aussi une institution économique d’une redoutable efficacité. Véritable marché commun à l’ancienne, il organisait la rencontre de l’offre et de la demande sur des territoires immenses où ni route goudronnée ni télécommunication n’existaient. On y vendait les bêtes, on y négociait les récoltes, on y fixait les prix sur des bases coutumières que tout le monde reconnaissait. C’était, à sa façon, une bourse des valeurs tribale : l’information économique circulait, les alliances commerciales se nouaient, les dettes se réglaient. Une architecture invisible mais parfaitement fonctionnelle, que les économistes du développement auraient eu intérêt à étudier avant de la condamner.
Le moussem est avant tout la parfaite jonction entre le sacré et le profane, et c’est ce qui le distingue radicalement du monde forain auquel on le compare parfois. On peut assimiler le moussem à une foire : il en a le bruit, les couleurs, les acrobates et les vendeurs de remèdes miraculeux. Mais la foire est un espace purement profane, interchangeable, déplaçable. Le moussem, lui, a un ancrage. On vient y quérir la baraka du saint, honorer une promesse faite dans un moment de détresse, renouveler l’appartenance à une communauté spirituelle qui dépasse le cercle des vivants.
Cette dimension sacrée plonge ses racines bien avant l’islam. Les origines du moussem sont anté-islamiques, liées à des cycles agraires et à des cultes de la nature que la religion nouvelle a su absorber plutôt qu’éradiquer. Le tombeau du saint a souvent remplacé une source, un arbre, une pierre que l’on vénérait déjà. L’islam marocain, dans sa sagesse populaire, a recouvert l’ancien sans l’effacer. Et le moussem est le lieu où cette superposition millénaire reste la plus lisible.
Il y a, derrière ce petit monde, où tout parait futile, désuet, anachronique, quelque chose de plus ancien que la mémoire : sans doute le battement sourd d’une civilisation qui sait encore, malgré tout, d’où elle vient.
Karim Boukhari
Directeur de la rédaction








































