Le Maroc change de visage, et ses nouvelles statistiques démographiques en sont le miroir le plus fidèle.
La deuxième Enquête nationale sur la famille, publiée par le Haut-Commissariat au Plan début avril, trente ans après la première édition de 1995, dresse un tableau saisissant d’une société en pleine recomposition. Pas une crise, mais une mutation profonde et silencieuse qui touche à tout : la façon de vivre ensemble, de se marier, de faire des enfants, de vieillir. Premier enseignement : la famille élargie, ce pilier séculaire de la vie sociale marocaine, recule inexorablement. En 1995, moins de 61% des ménages relevaient du modèle nucléaire — un couple et ses enfants. En 2025, ce chiffre atteint 73%. La grande maison multigénérationnelle où se croisaient grands-parents, oncles et cousins cède du terrain face à l’appartement urbain où un couple vit seul, souvent loin de ses parents. Moins d’un chef de ménage sur deux réside aujourd’hui dans la même localité que ses géniteurs. Le mariage, lui aussi, se fait attendre. L’âge moyen au premier mariage est passé à 26,3 ans pour les femmes et 33,3 ans pour les hommes. Plus frappant encore : parmi les célibataires interrogés, 52% déclarent ne pas vouloir se marier. Le refus est particulièrement marqué chez les hommes, où il atteint près de 60%. Les femmes, elles, conservent davantage le projet matrimonial dans leur horizon (53,6%). La fécondité suit la même courbe descendante. Le Maroc est passé sous le seuil de renouvellement des générations, avec moins de deux enfants par femme. Les couples sans enfant, qui représentaient 3,4% des ménages en 1995, en représentent aujourd’hui 9,4%. Mais que cache ce tableau ? Serait-ce un relâchement des valeurs, une désintégration du tissu social ? Ce qui est certain, c’est qu’il ne sert à rien d’adopter une lecture morale et réductrice de la transition en cours. Ces évolutions sont avant tout le produit d’un environnement économique qui s’est durci : coût du logement, emploi précaire, études plus longues, etc. Le mariage devient un arbitrage, pas un réflexe. Quant à la parentalité, c’est un projet sous conditions, pas une évidence. La nucléarisation ne signifie pas non plus la fin de la solidarité familiale, mais son évolution. Les liens persistent, mais à distance. Le soutien financier, moral, relationnel demeure, mais il ne passe plus obligatoirement par la cohabitation. La famille protège encore, mais de manière moins automatique, sélective et vulnérable aux aléas économiques et géographiques. Le vieillissement est l’autre face de ce basculement. À l’horizon 2040, près d’un Marocain sur cinq aura plus de 60 ans… Ce que pointent ces chiffres, au fond, c’est l’urgence d’une pensée systémique. Logement, emploi, garde d’enfants, protection des seniors, activité des femmes : ces sujets ne peuvent plus être traités séparément. La famille marocaine n’est pas en train de disparaître. Elle se reconfigure… En attendant, évidemment, des politiques publiques à la hauteur de sa transformation.










































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