Malgré les stigmatisations, le prestige des chikhates ne se limitait pas au monde rural. Dans certaines villes, des familles de notables faisaient appel à ces femmes «dans le vent» pour animer leurs cérémonies privées, ce qui témoigne d’une reconnaissance sociale bien établie.
Les chikhates sont indissociables de l’art de l’aïta, au point d’en devenir presque l’incarnation exclusive. Il n’y a rien d’étonnant à ce qu’un art se confonde avec celles et ceux qui le portent à travers le chant, la danse et la composition musicale. Mais ce qui interpelle véritablement, dans le cas des chikhates, c’est qu’elles ont été réduites, dans l’imaginaire collectif, à une image dépréciative, étroitement associée à une autre activité : la prostitution. D’un raccourci à un autre, on aboutit à une confusion totale entre deux univers pourtant distincts. D’un côté, celui de l’art populaire, incarné par l’aïta, avec sa richesse expressive, sa profondeur historique et son ancrage culturel ; de l’autre, celui de la prostitution, encadré par un jugement moral sévère et sans appel. Cette confusion produit une représentation trouble de la chikha : artiste dans les faits, elle est perçue comme une figure ambiguë, voire assimilée directement à une prostituée. Ce glissement hâtif, brutal et souvent injuste, s’est largement diffusé dans de nombreux milieux sociaux où cette image stéréotypée continue de dominer. Si l’on souhaite comprendre la genèse de cette image stéréotypée, il faut l’inscrire dans une dynamique historique. Il apparaît en effet que le statut des chikhates a considérablement évolué au fil du temps. À une époque, elles jouissaient d’un respect réel, voire d’un prestige certain. Elles occupaient une place importante dans les structures sociales traditionnelles, notamment au sein des tribus, où elles pouvaient détenir un pouvoir symbolique non négligeable. Leur influence pouvait même s’étendre jusqu’aux autorités locales, telles que les caïds, et parfois jusqu’aux cercles du pouvoir central.
Par Younes Mesoudi
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