Les chikhates étaient plus que de simples chanteuses et danseuses, mais d’authentiques porte-parole de leur communauté et de leur tribu. C’est ce que nous dit en substance Hassan Najmi, l’un des meilleurs spécialistes de la question, dans cet entretien à bâtons rompus qui nous offre, au passage, un magnifique portrait du Maroc d’antan.
L’apparition du phénomène des chikhates au Maroc remonte à quand ?
Il faut d’abord rappeler que l’élément féminin a toujours exercé ce qu’on peut appeler le chant et d’autres expressions artistiques liées à la voix et au corps, que ce soit au Maroc ou dans le reste du monde dit arabo-islamique. Les archives en témoignent. Le «Kitab al-agahani» d’Aboul Faraj al-Asfahani (Xème siècle) est l’une de ces sources. Le chant existait dans nos sociétés bien avant l’islam, c’est un phénomène très ancien, ancré dans notre histoire et notre culture. L’arrivée par vagues des Banou Hilal, Banou Soulaym et des autres communautés d’Orient n’a pas fait disparaitre cette coutume, au contraire : cela lui en a diversifié les couleurs. Pour revenir aux femmes, je vous cite l’exemple du calife almohade Yacoub al-Mansour : quand il est parti se recueillir sur la tombe de son grand-père, Abdelmoumen, dans les montagnes de l’Atlas, les femmes chantaient en battant sur des «dfoufs» (pluriel de daf, espèce de tambourin, ndlr). Cela contredit la vision étriquée que l’on a de la société almohade et des interdits qui frappaient le chant et la danse, ainsi que la place occupée par la femme à l’époque. La réalité est plus nuancée, plus complexe. Le chant féminin a donc toujours existé, cloitré à l’intérieur des sphères privées ou exposé dans l’espace public. Du temps des Mérinides, les harkas sultaniennes comprenaient aussi des troupes de chant féminin, qui étaient de toutes les expéditions. La tradition se perpétuera avec les Alaouites, et notamment avec le sultan Hassan 1er.
Pourquoi la fin du XIXème siècle, précisément ?
C’est lié à la pénétration européenne, qui a été à l’origine d’une série de bouleversements sociaux et économiques. La notion de capital a fait son apparition, certes timidement dans un premier temps, et l’argent a commencé à circuler. Les transactions ne se font plus uniquement sous forme de troc. Il y a eu l’ouverture de cafés et l’apparition de nouveaux débouchés pour des activités liées au travail, mais aussi au divertissement. On assiste également à de fortes vagues d’exode rural, particulièrement vers les villes côtières qui étaient alors en pleine croissance. C’est à cette période que le phénomène des chikhates a pris une nouvelle dimension. Celles-ci accèdent aux lieux de spectacle, se produisent en ville, ne se contentant plus de leur propre environnement.
Propos recueillis par Karim Boukhari
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