Considérées jadis trop contestataires et prises pour cible pour leurs effets politiques, les sciences sociales demeurent, près de 60 ans plus tard, l’un des angles morts du vaste mouvement de restructuration infrastructurelle et institutionnelle engagée au Maroc.
Àpartir des années 1970, le démantèlement progressif des sciences sociales au Maroc (mise en veille, marginalisation, reconfiguration administrative au sein de disciplines connexes) a contribué à une lente dilution du champ. Ce processus a favorisé l’émergence d’une prudence partagée parmi les chercheurs sur certaines thématiques, tout en produisant un paysage intellectuel fragmenté et durablement dépendant de financements extérieurs.
Cette évolution ne peut toutefois être comprise sans prendre en compte une autre dynamique interne : celle des sciences dites arabes, notamment les études islamiques, juridiques et linguistiques. Quoique présentes depuis longtemps, elles ont connu, à partir des années 1970 et 1980, une institutionnalisation et une valorisation croissantes. Portées par des logiques à la fois politiques, culturelles et identitaires, ces disciplines ont progressivement occupé un espace central dans l’univers académique, contribuant à redéfinir les hiérarchies du savoir. La reconfiguration s’est souvent opérée au détriment des sciences sociales empiriques, accentuant leur marginalisation et produisant une forme de dualisation du champ intellectuel, entre savoirs normatifs et savoirs analytiques et, entre les deux, une faille de langue.
Le champ des possibles
Alors même que différents espaces instituaient, non sans tensions, des dispositifs de cumul et de transmission (formation doctorale, archives, débats épistémologiques, enquête de terrain de longue durée), le Maroc traversait un intermède autoritaire qui s’est interposé entre la sortie du cadre du protectorat et l’ambition de fonder une production nationale de la science. L’on a vu pourtant, durant les années 1960, se constituer un milieu académique et intellectuel particulièrement actif autour de la revue «Bulletin économique et social», réunissant un ensemble de géographes, de sociologues, d’économistes et d’anthropologues tels que Paul Pascon, Abdelkébir Khatibi, Abdelaziz Belal, entre autres, dont sont issus ceux que l’on connaît aujourd’hui, tels que Rahma Bourkia, Hassan Rachik, Mohamed Naji, ou encore Driss Bensaid et Abdellah Hammoudi.
Dans le même temps, la survivance de la revue Héspéris Tamuda, fondée durant le protectorat et demeurant à ce jour une revue scientifique indexée dans le champ de l’histoire, peut être lue comme un lieu de sédimentation et de transmission des savoirs, assurant une continuité dans un paysage intellectuel autrement discontinu. Sa persistance témoigne moins d’une stabilité acquise que d’un effort prolongé de maintien des conditions minimales de production et de circulation du savoir. Dans ce contexte, de grands chercheurs dans le champ de l’histoire ont marqué la réflexion sur le Maroc dans «l’école de Rabat». Ces configurations esquissent ainsi les prémices d’une pratique intellectuelle collective, où se dessinent des formes de filiation académique et de mise en débat, sans toutefois parvenir, après coup, à se cristalliser en un champ scientifique pleinement structuré ni à soutenir l’émergence d’une communauté scientifique multidisciplinaire. La tentative de réactivation amorcée à partir des années 2000, louable pour le reste, notamment à travers la reconvocation de chercheurs basés dans le pays et au sein de la diaspora, intervient ainsi dans un contexte où d’autres traditions scientifiques, celles de la France avec sa forte tradition intellectuelle qui continuait à irradier nos cadres de pensée, disposent déjà d’une épaisseur institutionnelle et d’un capital accumulé qui leur confèrent une longueur d’avance.
Gaspillage de l’intelligence
À cet héritage s’ajoute une forme persistante de gaspillage de l’intelligence, indissociable de la reconduction contemporaine de critères du progrès depuis les indépendances sous l’étendard de la «modernité», vocable à la bouche de toutes les échelles de la société, largement inspirés de modèles du Nord aujourd’hui en perte de centralité. L’importation de ces référentiels, dont la connaissance et la mise à l’épreuve demeurent pourtant nécessaires, a contribué à désajuster les conditions locales de production du savoir, reléguant les sciences sociales, au mieux, à une fonction d’ornement et, au pire, à une position subalterne.
Cette marginalisation se redouble aujourd’hui d’une fragmentation accrue du champ. D’un côté, des universités publiques structurellement sous-dotées, où coexistent des situations très contrastées : certaines équipes déploient des efforts considérables pour produire des enquêtes, former de nouvelles générations et maintenir une activité scientifique soutenue, tandis que d’autres peinent à inscrire leur action dans une dynamique cumulative. De l’autre, des universités, souvent à statut hybride public-privé, se développent comme des institutions sur-dotées, venant s’additionner à l’existant sans toujours chercher à s’y articuler. Elles tendent à fonctionner en relative autonomie, sans réelle politique de mise en réseau, de complémentarité ou de consolidation du tissu académique, et sans produire de vision scientifique cohérente, ni en matière de thématiques de recherche ni en ce qui concerne l’insertion professionnelle des chercheurs, qu’ils ou qu’elles soient formés(es) localement ou issus de la diaspora.
À cette fragmentation institutionnelle s’ajoute un faible ancrage des sciences sociales dans les sphères de décision. Sans que cela ne soit une spécificité marocaine pour autant, force est de constater que l’État, les entreprises privées et publiques ainsi qu’une partie de la société civile ne recourent que marginalement aux chercheurs, privilégiant le plus souvent des cabinets de conseil. Ce déplacement contribue à transformer progressivement les chercheurs en experts, inscrits dans des logiques de prestation plus que dans un esprit de mise à disposition des résultats de la science auprès du public (science ouverte). L’imbrication politique et historique a sans doute contribué à l’émergence et la banalisation d’une figure désormais centrale : celle du et de la chercheur-consultant.
Son expansion accompagne -non sans ambiguïté- la naturalisation progressive du néolibéralisme comme horizon quasi exclusif du réformisme développementaliste, parallèlement à l’érosion institutionnelle de l’université publique et à l’adoption canonique des dispositifs d’expertise indexés sur les marchés nationaux et internationaux du consulting.
Pendant ce temps, la société marocaine…
Les chercheurs se trouvent ainsi dans une situation de sous-usage structurel, où leurs compétences et leurs connaissances sont mobilisées de manière intermittente et rarement intégrées dans des dispositifs durables de recherche et de réflexion publique. Cantonnée à des interventions fragmentaires, cette configuration des sciences sociales relève moins d’un manque de ressources que d’une carence de vision sur les structures intégrées d’une production nationale de la science.
Pendant que la société marocaine observe béatement les transformations de son pays, les autres contextes nationaux, avec la stabilité relative de leurs institutions de recherche et la continuité des terrains étudiés, prennent à bras-le-corps leurs dynamiques historiques, économiques, technologiques et sociales.
Au Japon, par exemple, les sciences sociales se concentrent notamment sur le vieillissement démographique, les transformations du travail et de la famille, permettant de suivre les mutations lentes d’une société postindustrielle avancée. Au Mexique, la recherche poursuit son ancrage territorial et opérationnel : elle repose sur des enquêtes continues sur les migrations régionales et internationales, les dynamiques de violence ou transfrontalières, offrant une exploration fine des effets de la mondialisation, du capitalisme et des mobilités. En France, les sciences sociales, portées par une forte tradition critique et contestataire, s’attachent encore aujourd’hui à analyser les inégalités sociales, les rapports de pouvoir et les discriminations, contribuant à éclairer les tensions sociales contemporaines.
Pour revenir au Maroc, c’est sans doute dans cet entrelacement de fragmentation interne, de dépendances historiques et de recompositions inachevées que se dessine la situation actuelle : celle d’un champ disjoint, de chercheurs sous-utilisés, mais aussi potentiellement en voie de reconfiguration.
Par Rim Affaya, docteure en anthropologie
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