Du 21 mai au 27 juin 2026 à la Galerie 38 de Casablanca, Aïda Muluneh, née en Éthiopie, présente ses œuvres sous un titre évocateur : Une fiction réelle. L’univers visuel de l’artiste peut être compris comme une forme de fiction ancrée dans le réel, où l’image ne se limite jamais à documenter mais agit comme un déplacement du regard. Formée au cinéma et passée par la photographie documentaire, elle s’inscrit d’abord dans une pratique attentive au monde visible, mais elle s’éloigne des logiques de l’instantané et de l’événement. Contrairement à certains usages de la photographie qui cherchent à capter l’instant dans l’urgence, son travail s’attache à des temps plus longs, presque arrêtés, où le quotidien devient un terrain d’observation lente. Cette lenteur modifie la relation au sujet : il n’est plus un objet d’information, mais une présence avec laquelle le spectateur entre en relation. Le regard ne consomme plus l’image, il la prend comme sujet de méditation. Des fragments de réalité prennent une intensité inattendue, non parce qu’ils seraient exceptionnellement spectaculaires, mais parce que leur mise en scène les arrache à leur évidence. Le regard est ainsi conduit vers des micro-événements visuels qui échappent à l’interprétation immédiate.
Cette transformation du regard est indissociable d’une dimension critique plus large. Le travail d’Aïda s’inscrit dans une volonté de reconfiguration des récits dominants et des hiérarchies de représentation. Marquée par des déplacements entre continents et par l’expérience des clivages sociaux et raciaux contemporains, elle interroge les mécanismes par lesquels certains corps sont rendus visibles ou invisibles, légitimes ou marginalisés. Cette réflexion ne reste pas théorique : elle se traduit par des actions concrètes comme la création de lieux de formation, des projets culturels et la mise en place de structures qui permettent à de nouveaux artistes de se faire entendre. Dans une phase plus récente de son travail, un basculement s’opère vers une esthétique où la couleur occupe une place centrale. Ce passage ne constitue pas une simple évolution technique ou esthétique, mais une recomposition du régime de l’image. Ce qui relevait auparavant d’une tension entre retenue et intensité se déploie désormais dans des compositions où les teintes, les motifs et les corps construisent des espaces presque mythologiques. L’image cesse d’être un témoignage pour devenir un monde autonome, régi par ses propres lois visuelles. On dirait qu’elle ne cherche plus à protester de manière directe, mais à produire des configurations symboliques ouvertes, capables de générer plusieurs niveaux de lecture. Le spectateur n’est plus face à une signification close, mais devant une scène qui appelle l’interprétation sans jamais la stabiliser. Un monde certes magique, féerique même, mais qui par une subtilité et une prouesse artistique nous interroge, nous inquiète même et nous met sur le chemin de la remise en cause.
Par Moulim El Aroussi









































