Il y a quelque chose de profondément obscène dans la manière dont nos sociétés traitent leurs créateurs. Cette année encore, au Maroc, plusieurs artistes nous ont quittés : (Mohamed Hamidi, Abdallah Sadouk, Zoubir Najeb, entre autres) qui avaient consacré leur vie entière à leur art. La plupart avaient vécu sans véritable aisance matérielle. Non pas dans la misère absolue, mais dans une relative précarité, en deçà de la reconnaissance que leur talent aurait pu leur assurer. Les toiles se vendaient difficilement, et beaucoup traversaient leur carrière dans une discrétion presque résignée. Puis survient la mort. Et soudain, tout change. À peine l’artiste disparu, le marché s’anime. Les galeries s’agitent, les collectionneurs s’appellent, les marchands ressortent des œuvres restées longtemps dans l’ombre. Les tableaux que personne ne se disputait hier deviennent objets de convoitise. Ils apparaissent dans les salles de vente, attirent les enchères, et leurs prix s’envolent. Ce qui se négociait autrefois pour quelques milliers de dirhams atteint désormais des montants spectaculaires. La disparition agit comme un catalyseur brutal : la cote monte. La mort devient, paradoxalement, le meilleur agent artistique que l’artiste n’ait jamais eu.
Le phénomène n’a rien d’exceptionnel. L’histoire de l’art en offre de nombreux exemples. Vincent van Gogh n’a vendu qu’un seul tableau de son vivant ; aujourd’hui ses œuvres figurent parmi les plus chères du marché mondial. Jean-Michel Basquiat, disparu à vingt-sept ans, est devenu après sa mort l’un des peintres les plus cotés au monde. Le même destin posthume a touché Remedios Varo, longtemps ignorée de son vivant et aujourd’hui célébrée dans les grandes collections. Modigliani en France, Gharbaoui, Abbès Saladi, au Maroc et bien d’autres dans notre monde. Il me semble que cela repose sur la logique simple suivante: le marché de l’art obéit à la loi de la rareté. Tant que l’artiste vit, l’œuvre peut encore se multiplier. Mais lorsque la mort survient, la production s’interrompt définitivement. Chaque tableau devient alors une pièce close, irrépétable. La rareté est scellée, et la valeur grimpe. Reste la question morale. Pourquoi une société reconnaît-elle si tard la valeur de ses créateurs ? Pourquoi faut-il attendre leur disparition pour que leurs œuvres suscitent enfin l’attention, l’admiration et l’investissement qu’elles méritaient ?
Cette situation révèle une double hypocrisie. D’un côté, une culture qui proclame son amour des artistes tout en les laissant vivre dans une fragile économie. De l’autre, un marché qui transforme le deuil en opportunité financière. À la bourse des arts, la mort fait monter les cours. Mais cette hausse tardive ne profite jamais à celui qui a créé la valeur. Elle ne récompense que ceux qui y spéculent.
Par Moulim El Aroussi









































