L‘exposition Présence plastique, organisée en 1969 sur la place Jemaa el-Fna à Marrakech, demeure un moment fondateur de l’histoire de l’art moderne marocain. Elle ne fut pas seulement une manifestation artistique ; elle fut un acte de rupture. En installant leurs œuvres dans l’espace public, les artistes de l’École de Casablanca contestaient une conception officielle de l’art qu’ils jugeaient enfermée dans les modèles hérités de la période coloniale. Le geste était profondément politique. Il ne s’agissait pas d’une politique partisane, mais d’une volonté de remettre en cause les rapports entre l’art, le pouvoir et la société. Refuser le cadre institutionnel du Salon de Printemps et choisir Jemaa el-Fna comme lieu d’exposition signifiait que l’art n’était plus destiné à une élite, mais qu’il devait retrouver la rue, le peuple et les formes vivantes de la culture marocaine. Cette ambition trouvait son prolongement dans les réflexions développées notamment autour de la revue Souffles. Les artistes cherchèrent la réponse dans les ressources profondes de la société marocaine : artisanat, architecture, signes amazighs, tatouages, calligraphie, objets populaires. Mais voilà que presque dix ans plus tard, le Moussem d’Assilah sembla reprendre cette même logique. Des responsables de la ville invitèrent plusieurs artistes ayant participé l’expérience de Marrakech à intervenir sur les murs de la ville. La médina devint une galerie à ciel ouvert. L’art sortait de nouveau des espaces fermés pour rencontrer les habitants. En apparence, Assilah prolongeait donc naturellement le geste de 1969. Que c’était beau et intéressant !
Mais cette apparente continuité masquait une transformation profonde. À Jemaa el-Fna, l’art était un instrument de contestation d’un ordre culturel établi. À Assilah, il allait progressivement devenir un instrument de construction d’une nouvelle légitimité politique. Ce qui était né comme une critique des institutions fut intégré dans une stratégie de valorisation d’un territoire et d’un pouvoir local. Le contexte politique de l’époque est essentiel pour comprendre cette évolution. Mohamed Benaïssa, engagé désormais dans une formation politique, préparait son implantation électorale. Le Moussem contribua largement à façonner son image d’homme de culture, d’ouverture et de modernité. La réussite internationale du festival, son rayonnement médiatique et la présence de grandes figures artistiques renforcèrent un capital symbolique qui allait accompagner son accession aux responsabilités municipales puis parlementaires et par la suite gouvernementales.
Ainsi, un déplacement s’opéra. L’art, qui avait été conçu par l’avant-garde marocaine comme un moyen de libérer la société des cadres imposés, devint progressivement un outil au service d’une stratégie de pouvoir. La peinture murale, geste de liberté et d’appropriation collective de l’espace urbain, devint ainsi un élément de communication politique et de fabrication d’une image nouvelle de la ville.
Par Moulim El Aroussi








































