On les écoute, on danse, on répète avec elles des fragments de chansons, sans savoir que parfois ces paroles sont sorties des entrailles et sont porteuses de douleurs silencieuses.
C’est comme le clown qui fait rire: personne ne sait que derrière le masque du saltimbanque se cache une personne inquiète, souffrante. Pour les chikhates, personne, ou rarement, ne sait que porter le titre de chikha, au-delà du regard social pesant, relève d’un destin contre lequel ces femmes ne peuvent rien. C’est une sorte d’élection où le destin ne leur laisse aucun choix. Pour le savoir, trois grands noms de l’aïta relatent leur vie et leur engagement dans ce chemin périlleux. Même en atteignant la gloire, elles portent toujours cette blessure profonde qui a accompagné leur rupture avec les traditions. Elles ont porté sur elles de soutenir le chant et de glorifier la mémoire malgré le rejet de la tribu et de la société. Les chikhates ne semblent pas avoir «choisi» leur voie comme on opterait pour une profession rationnellement construite : leur trajectoire apparaît plutôt comme une forme de destin imposé, une force qui les dépasse. Beaucoup évoquent une expérience de possession, comme si la musique s’était emparée d’elles sans possibilité de résistance. Leur voix porte souvent une tonalité grave, marquée par une origine indéfinissable qui donne à leur chant une densité singulière. Lorsqu’elles chantent, elles invoquent les saints et Dieu, convoquent l’amour, la figure maternelle et les moments de détresse intime, tout en célébrant la bravoure, la terre et la mémoire collective. Leur répertoire articule ainsi le spirituel et le social, l’intime et le public, faisant de leur parole bien plus qu’un simple divertissement : une narration d’expériences, de résistances et de transmissions.
Par Moulim El Aroussi
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