Dans une ville marocaine, les autobus du personnel deviennent parfois des fragments involontaires de littérature. Un matin d’embouteillage, une pancarte sur un bus attire mon regard : Attention, debout répété. La formule surprend. Elle a la densité d’un vers moderne, entre surréalisme administratif et poésie industrielle. On y lit une tension étrange : une injonction à se tenir debout, mais répétée, comme si l’existence consistait à se relever sans fin sous une autorité invisible.
Si je n’avais connu que le français, j’aurais pu y voir un poème contemporain, signé d’un imaginaire marginal, quelque disciple marocain de Rimbaud écrivant dans un dépôt d’autobus. Mais l’illusion tombe vite : juste en dessous figure l’arabe, Intibah, wouqouf moutakarrir, soit : attention, arrêt fréquent. Tout s’éclaire et tout s’effondre. Le poème n’était qu’un accident de traduction. L’arrêt fréquent est devenu, par miracle ou par erreur algorithmique, un debout répété. Une absurdité née d’un mauvais passage entre systèmes linguistiques.
Ce petit désastre résume pourtant mieux que bien des discours notre rapport réel au français. Le même jour, une dépêche annonce l’inauguration d’une université à Alexandrie par les présidents français et égyptien. Rien d’inhabituel : les chefs d’État inaugurent des universités comme d’autres coupent des rubans. Mais le président français déclare alors victorieux : «la langue française est un facteur d’unité pour l’Afrique». Le rire qui m’échappe est ambigu, presque épuisé. De quel français parle-t-on ? Celui de Victor Hugo, de Jean Genet, de Driss Chraïbi ? Ou celui du rédacteur administratif qui a validé sans hésiter le sublime : attention, debout répété?
Car cette langue circule aussi dans des parcs d’autobus où elle devient expérience approximative. Chaque véhicule transporte sa part de poésie involontaire, de slogans traduits avec une précision vacillante. On imagine les passagers embarquant chaque matin dans ces espaces pédagogiques où le français cesse d’être langue pour devenir bricolage. L’école enseigne un français normatif, souvent abstrait. Mais la rue impose sa propre pédagogie, plus forte et concrète. L’enfant retient plus vite ces usages réels, même fautifs, car ils sont visibles et doublés de leur équivalent en arabe, fixant immédiatement le sens.
La francophonie transforme ainsi une langue littéraire prestigieuse en outil administratif souvent dégradé. Promue comme langue de la rationalité, de la culture et des Lumières, elle finit imprimée à l’arrière d’un bus sous forme de phrases fautives. Le problème n’est pas l’erreur en soi : toutes les langues vivent d’accidents. Ce qui frappe, c’est l’écart entre le discours officiel et la pratique réelle.
Dans les sommets internationaux, le français est célébré comme langue de précision et d’universalisme. Dans la rue, il devient message bancal : injonctions confuses, annonces approximatives, fragments hybrides…
La réalité de la langue française ne se joue pas uniquement dans les institutions ou les discours formels, mais dans ces usages quotidiens où elle se fragmente, se déplace et survit comme elle peut. Elle circule malgré les approximations, les fautes et les dérives, dans les romans, les chansons, les échanges ordinaires, les trajectoires sociales, et parfois même dans des éclats de poésie involontaire. À cela s’ajoute le problème essentiel : celui de l’enseignement. Entre les règles apprises de manière souvent abstraite et la langue telle qu’elle est pratiquée dans la vie réelle, l’écart se creuse. On mémorise des normes, des conjugaisons, des structures correctes, mais la langue vivante, elle, s’échappe, se transforme, se brise parfois en formulations inattendues. C’est dans ce décalage que naissent ces phrases bancales, ni tout à fait justes ni totalement fausses.
Il faut reconnaître à celui qui a validé «Attention, debout répété», une forme paradoxale de lucidité involontaire, tout en sachant qu’il est lui-même le produit de cette école.
Par Moulim El Aroussi, conseiller scientifique de Zamane








































