Le football est une chose étrange, un instrument à part. Il a intégré, au moins depuis quelques années, les stratégies de ce qu’on appelle le soft power. Non seulement c’est un véhicule de pouvoir et d’influence, c’est aussi un élément qui témoigne du poids d’un pays et de son rapport aux autres. Le cas du Maroc, en ce sens, est édifiant. Il y a, bien sûr, le Mondial 2030 que le Maroc abritera conjointement avec l’Espagne et le Portugal. Le royaume récolte, ici, les fruits de sa diplomatie ouverte vers le monde et, plus encore, de ses progrès sur le plan intérieur. Les résultats ne sont pas spectaculaires. On peut même leur prêter une certaine fragilité, comme les récents troubles causés par l’élan de la Génération Z l’ont attesté. Il n’empêche que les choix du Maroc, sur des questions-clés, très clivantes, ont été payants. Vu de l’extérieur, les choix en matière de politique extérieure (à destination de l’Amérique, d’Israël, de la France et de l’Espagne) ont globalement été perçus comme une marque d’intelligence. En politique intérieure, les choix qui ont touché ce qu’on peut appeler la «cible Monde» sont ceux qui se rapportent à la place de la femme, à l’intégration des islamistes dans le jeu politique et aux progrès, même minimes, en matière des libertés individuelles. On peut également rajouter la manière dont les années de plomb ont été soldées et une certaine paix sociale, doublée d’une stabilité politique.Ces choix ont été perçus, aux yeux du monde, comme des gages. En tout cas suffisamment pour accorder au Maroc le droit d’intégrer le «club Monde», via l’organisation d’une manifestation aussi importante que le Mondial…
Tournons-nous à présent vers la CAN (Coupe d’Afrique des nations), que le Maroc accueille très bientôt. La logique ici est différente, mais elle n’en témoigne pas moins de l’évolution de la place et du rôle du royaume à l’intérieur du Continent noir. Le Maroc a attendu l’année 1988 pour organiser sa première CAN. C’est une entrée tardive, comparée à celle des autres grands pays d’Afrique. Même les clubs marocains ont attendu les années 1980 pour prendre part aux compétitions continentales, qu’ils avaient l’habitude de bouder auparavant. Ces retards en matière de football sont le parfait reflet de la politique hassanienne de l’époque. Jusqu’au début des années 1980, le royaume espérait encore rejoindre l’Europe, via la CEE (ancêtre de l’actuelle UE) et donnait parfois l’impression de tourner le dos ou presque à l’Afrique.
Cet échec, doublé à la nécessité de régler l’affaire du Sahara marocain dans un cadre africain, ont obligé le défunt souverain à réorienter ses options stratégiques et à retourner, de plain pied, dans le giron africain. Comme par hasard, donc, ce recadrage stratégique et politique a coïncidé avec la montée en puissance des clubs marocains à l’échelle du continent et à l’organisation d’une première CAN au Maroc…
Les succès africains des clubs marocains, tout au long de ces dernières années, et la multiplication des évènements sportifs organisés sur les terres marocaines, ne sont à leur tour que le reflet de la nouvelle politique africaine du royaume, autrement plus ambitieuse, plus volontaire, en un mot plus «africaniste». C’est dire si cette CAN, la deuxième sur le sol marocain, obéit à un timing parfait. Sur le plan footballistique bien sûr, avec une génération de joueurs talentueux et à l’appétit grandissant. Mais aussi sur le plan politique et diplomatique, où le royaume a tant à gagner encore. Il va sans dire que si le Maroc réussit sa CAN et, mieux encore, la gagne, il apporterait une sorte de validation, de consolidation, voirede couronnement au bien-fondé de sa politique africaine…
Karim Boukhari
Directeur de la rédaction







































