Pas d’État sans impôt. Des Idrissides aux Alaouites, le Makhzen a toujours tiré des campagnes et des villes de quoi exister, tenir ses tribus et payer ses armées. Ibn Khaldoun l’avait théorisé ; l’histoire du Maroc, jusqu’à la débâcle financière qui ouvre la voie au Protectorat, l’illustre de bout en bout. Exégèse.
Pour saisir la place centrale de l’impôt dans la vie d’un État, tournons-nous vers Ibn Khaldoun, ce polymathe maghrébin dont l’aura dans les sciences sociales n’est plus à démontrer. Dans sa célèbre «Muqaddima», l’historien-sociologue souligne l’importance de la taxation dans l’art de gouverner: «Le ministère de la fiscalité est nécessaire à l’autorité royale», écrit-il. Il distingue cinq étapes dans la vie d’un État : «Celle du succès, celle où le souverain gouverne étroitement son peuple et se réserve le pouvoir pour lui seul, celle du calme et de la paix, celle de la satisfaction et de la paix, et enfin celle de la dissipation».
À chacune de ces phases, la fiscalité est vitale. La cinquième correspond précisément à la dilapidation du trésor accumulé par l’impôt depuis l’avènement de la dynastie. La fiscalité est aussi intimement liée à la ‘asabiyya, ce ciment qui assure la cohésion d’un État largement formé d’ensembles tribaux. Mal gérée, elle peut conduire aux pires extrémités. Le dernier sultan mérinide, Abdelhaq, n’a-t-il pas payé de sa vie, en 1465, les excès fiscaux de son vizir juif Haroun ? L’impôt peut, en effet, faire et défaire une dynastie, ici comme ailleurs. Autre trait de la fiscalité ancienne, rapporté par Léon l’Africain (Al-Hassan ibn Mohammed al-Wazzan) : au XVIème siècle, sous les Wattassides, l’essentiel des ressources provenait d’un impôt en nature. C’est à cette époque que s’affirme une entité étatique propre au Maghreb, le Makhzen, dont le nom renvoie au stockage dans les «khzines» (équivalent de magasins de stockage) : l’État est alors le premier détenteur de réserves céréalières. L’impôt est le nerf de la guerre entre le Makhzen central et les tribus : c’est autour de lui que se définit leur rapport politique. Les tribus soumises entretiennent un lien fiscal avec le pouvoir.
Par Fouad Ribah
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