Objet de fantasmes et de spéculations, source inépuisable d’analyses et commentaires, le Makhzen est une institution complexe et insaisissable. Son histoire est faite de violence et de prédation mais aussi de liens sacrés et de symboles religieux.
« Un homme ne doit pas s’approcher de trois choses : le feu, la mer et le Makhzen», «un sultan injuste est toujours mieux qu’une tribu insoumise» ou encore «le Makhzen mange et ne donne jamais à manger». La culture populaire regorge de proverbes et citations qui révèlent l’ambigüité des rapports qu’entretiennent les Marocains avec le Makhzen. Ce dernier est à la fois craint et respecté, considéré comme violent et autoritaire mais perçu comme indispensable. Les politiques, les chercheurs et les journalistes en parlent, décrivent les dérives et les abus, mais sans jamais réussir à l’identifier. On évoque «le Makhzen économique», «le Makhzen politique», «le vieux Makhzen» comme s’il s’agissait d’une hydre, d’une créature tentaculaire, mais qu’un seul mot suffit à nommer et désigner. Selon cette vision, le Makhzen est Etat, culture, phobie, violence permanente, refuge contre l’anarchie, réminiscence d’une histoire ancienne, présence quotidienne, etc. Une sorte de père freudien redouté et vénéré, que l’on rêve de tuer, mais qu’on admire et adule. Quand un homme politique a déclaré un jour que « le Makhzen est mort », il avait à la fois raison et tort. Cette organisation fondée sur la domination, la cruauté et la confiscation des biens a disparu sous les coups de butoir de la modernité et la nécessité des réformes politiques, mais elle subsiste en tant que culture et réflexes intériorisés par l’élite et le peuple. Un retour à l’origine de cette institution nous permet de mieux la comprendre. Le vocable «Makhzen», à l’origine du mot français « magasin », renvoie à une image de cumul, de stock et de thésaurisation. Il indique, selon Robert Montagne, l’idée d’une « institution faite avant tout pour constituer une réserve permanente d’argent et de munitions, de vivres et de provisions de toutes sortes, rassemblées dans de vastes chambres à l’abri des remparts ». Ce lien est justifié sur un plan historique. Le Makhzen s’est toujours présenté comme une pompe fiscale, une machine de prédation économique qui n’hésite pas à dépouiller les faibles et écraser les puissants quand ils sont déchus. La distinction entre bled Makhzen et bled Siba se base d’ailleurs sur un critère fiscal : les tribus soumises sont obligées de payer des impôts au pouvoir central, tandis que celles qui vivent en dissidence y échappent totalement. Les sultans du Maroc s’échinent à élargir le domaine de leur autorité politique et les plus grands souverains du pays sont ceux qui arrivent à obtenir l’impôt du plus grand nombre de tribus.
Par Abdellah Tourabi
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