En juillet dernier, nous avons posé nos valises à Bakou, capitale de l’Azerbaïdjan. Dès la descente de l’avion, le vent de la Caspienne apporte une fraîcheur salée qui rappelle que l’on se trouve au bord d’une mer ancienne, témoin de mille histoires. Bakou fascine dès le premier regard. Chaque coin de rue semble raconter une époque différente, comme si le temps s’y était empilé, couche après couche.
Au fil des rues, Bakou se révèle dans ses détails les plus intimes. Les balcons en bois sculpté de la vieille ville, les mosaïques colorées qui ornent les mosquées centenaires, les façades des maisons de marchands aux teintes ocres et roses, tout participe à cette atmosphère unique. Les marchés, animés par les odeurs d’épices et de fruits secs, offrent un aperçu de la vie quotidienne où traditions et modernité coexistent. Le soir, les quais de la mer Caspienne s’illuminent de néons et d’enseignes scintillantes, où familles et jeunes se mêlent dans une ambiance conviviale et cosmopolite. Chaque coin de Bakou semble être un rendez-vous avec l’histoire : une fontaine ottomane, un immeuble Art déco ou un monument soviétique, chacun raconte une époque, une rencontre, un destin. La ville se vit autant qu’elle se contemple, et le visiteur, qu’il soit Marocain ou d’ailleurs, se trouve invité à devenir témoin de ce palimpseste vivant.

Dès notre arrivée dans la vieille ville, l’Icheri Sheher, le contraste est saisissant. Les Flame Towers percent le ciel tandis que les ruelles pavées semblent figées dans le passé. Dans un petit café près de la tour de la Vierge, nous partageons un thé avec notre guide. Il raconte avec émotion comment ses grands-parents servaient autrefois dans les caravansérails du XVe siècle : «Ici, chaque pierre a une histoire», dit-il en caressant le mur ancien. Sa fierté est palpable, et on comprend que cette identité locale a résisté au temps et aux invasions.
En sortant de la vieille ville, le choc visuel continue. D’un côté, les boulevards néo-classiques hérités de l’époque russe ; de l’autre, les blocs austères du soviétisme. Bakou, c’est le passé et le futur qui se croisent à chaque coin de rue. Nous croisons un vieil homme assis sur un banc, qui nous lance avec un sourire malicieux : «Bakou ne dort jamais, même sous les pierres des empereurs». Une phrase simple, mais qui résume parfaitement la ville.
Aux portes du Caucase : un carrefour des empires
Le XIXe siècle transforme Bakou. La découverte du pétrole attire fortunes et talents. Les familles Nobel et Rothschild investissent, et des milliers de travailleurs venus de Perse, de Russie et d’Europe affluent vers la Caspienne. Bakou devient alors cosmopolite : palais inspirés de Paris, cafés où l’on échange idées et technologies, clubs où intellectuels et militants révolutionnaires se croisent. On raconte qu’un jeune Staline y a trouvé refuge, discutant politique avec des ingénieurs et poètes. Le pétrole a façonné une ville de contrastes et de paradoxes. Le XXe siècle plonge Bakou dans l’ère soviétique. Le pétrole alimente l’URSS et la ville se transforme : larges avenues, immeubles massifs, statues monumentales. Pourtant, la mémoire n’est pas que béton et fer. Le 20 janvier 1990, la répression soviétique fit de nombreuses victimes. Aujourd’hui, le boulevard qui porte cette date est un lieu de recueillement. Ici, l’histoire se vit encore au quotidien.

En contraste avec ce passé, Bakou affiche un visage futuriste. Les Flame Towers semblent brûler éternellement, et le Heydar Aliyev Center, signé Zaha Hadid, apparaît comme une sculpture vivante au milieu de la ville. Nous restons un long moment à observer les façades illuminées au crépuscule, tandis qu’un groupe d’étudiants prend des photos, fascinés par l’architecture. Chaque bâtiment raconte une ambition. Marcher à Bakou, c’est croiser des habitants fiers et passionnés, témoins et acteurs d’une ville en perpétuelle métamorphose.
Résonances avec le Maroc
Pour nous, Marocains, Bakou est un miroir inattendu. Deux nations musulmanes, deux histoires de résilience et de souveraineté. Dans les discussions, la question du Haut-Karabagh évoque des parallèles avec le Sahara. L’histoire façonne la politique, la culture et l’identité, partout. En mai 2025, la princesse Lalla Hasnaa s’est rendue à Bakou pour renforcer les liens culturels. Elle a rencontré responsables locaux et artistes, soulignant l’importance du dialogue entre les deux nations. Deux cultures qui se découvrent et se comprennent.
Au-delà des bâtiments et des tours de verre, le tourisme tisse des liens. Entre janvier et mai 2025, près de 1.500 Marocains ont découvert Bakou, une hausse de 54 % par rapport à l’année 2024. Sur le front de mer d’ailleurs, nous avons croisé des touristes de toutes nationalités, émerveillés par le contraste saisissant entre les ruelles médiévales et les gratte-ciel futuristes. Culture, histoire et modernité se croisent, offrant aux visiteurs marocains une expérience à la fois enrichissante et surprenante.

Bakou se lit comme un livre ouvert sur le temps. Pierres médiévales, palais du XIXe siècle, avenues soviétiques et tours de verre du XXIe : tout coexiste. Marcher ici, c’est toucher le passé et deviner le futur. Pour le touriste lambda, cette ville est une leçon : même face aux dominations et aux bouleversements, il est possible de réinventer son histoire tout en projetant son identité vers le futur.




































