Le tabou de la guerre chimique doit cesser

Les institutions marocaines sont appelées à briser le silence qui entoure l’utilisation d’armes chimiques de destruction massive par l’Espagne durant la guerre du Rif.

Après le Congrès des députés espagnol, il est grand temps que l’affaire de la guerre chimique contre le Rif soit débattue au parlement marocain. Nos institutions doivent sortir de leur silence, qui dure depuis plusieurs décennies, et s’engager dans un processus de réparation en faveur des populations et régions victimes de la guerre chimique, qui a mis fin à la guerre de libération du Rif, menée par l’émir Mohammed Abdelkrim El Khattabi.

On se souvient que Las Cortes, le parlement espagnol, avait fini par rejeter en 2007 la « proposición no de ley » (norme du droit espagnol qui se rapproche de la proposition de loi) sur la « reconnaissance des responsabilités et réparations des dommages consécutifs à l’usage d’armement chimique dans le Rif ». Après moult reports et avant toute discussion, une alliance contre-nature entre le Parti populaire (PP) et le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) avait fait échouer l’adoption de cette proposition, déposée par la gauche républicaine (Esquerra republicana de Catalunya – ERC) deux ans auparavant. Le texte en question appelait le gouvernement à reconnaître la responsabilité de l’Etat espagnol dans les actions militaires à l’encontre de la population civile du Rif durant les années 1922-1927. Le gouvernement était par ailleurs prié de faciliter le travail d’investigation des historiens et autres chercheurs, de soutenir la recherche sur les effets de l’emploi d’armes chimiques dans le Rif et d’accorder des compensations financières aux victimes. Le texte exigeait enfin que le gouvernement dote les hôpitaux du Rif d’unités spécialisées en oncologie pour contribuer à réduire le fort taux de maladies cancéreuses dans la région.

L’Espagne unanime, la France complice

Ce n’était pas la première fois que l’utilisation d’armes chimiques de destruction massive dans le Rif faisait l’objet d’un débat aux Cortes. Déjà, en août 1921, après la désastreuse défaite subie par l’armée espagnole à Anoual, les députés Solano et Crespo de Lara avaient soumis la question au Congrès des députés. L’Espagne voulait se venger de Abdelkrim et des Rifains. Des pétitions furent signées et, outre les militaires, quasiment l’ensemble de la classe politique espagnole était favorable à l’utilisation d’armes chimiques. La décision fut prise par le roi Alphonse XIII lui-même, en 1922. Pourtant, les armes chimiques, utilisées pendant la Première Guerre mondiale, étaient depuis prohibées par les conventions internationales, signées au demeurant par l’Espagne, la France et l’Allemagne. Les traités ratifiés par les Etats européens interdisaient tant leur production, leur stockage, leur commercialisation, que leur utilisation.

Au départ, l’Espagne ne disposait pas d’armes chimiques de destruction massive. C’est là que la complicité de la France apparut, avec la société Schneider. Tout en condamnant l’utilisation des armes chimiques, l’Hexagone ne se priva pas d’en vendre à l’Espagne et même de former des techniciens. Par la suite, intervinrent le Dr Allemand Hugo Stoltzenberg et la société du même nom. Mais l’achat de ce type d’armes s’avérant insuffisant, l’Espagne décida de les produire elle-même. Ce qu’elle fit à Madrid, dans la fabrique de la Marañosa, au demeurant toujours en activité, puis dans le Rif, entre Melilia et Nador.

Initialement utilisées par l’artillerie, les bombes chimiques furent ensuite, pour la première fois dans l’Histoire, larguées par l’aviation. Les premiers bombardements aériens à base d’ypérite (gaz moutarde) eurent lieu les 14, 26 et 28 juillet 1923 et s’intensifièrent à partir de 1924. Les attaques ciblaient non pas les belligérants mais la population civile, à des endroits et à des moments de forte affluence : sur les marchés, les jours de souk hebdomadaire. A l’époque, dans l’armée espagnole, on ne parlait pas d’armes chimiques, mais plutôt de gaz, de bombes X, de bombes spéciales… Dans une lettre datée du 6 septembre 1922 et adressée à la Société des Nations, l’émir Abdelkrim interpella les « nations civilisées » sur l’utilisation « d’armes prohibées » par l’armée espagnole. Durant plusieurs décennies, le crime fut gardé sous silence.

En se penchant sur les archives historiques puis militaires, chercheurs et historiens ont commencé à déterrer l’affaire il y a une dizaine d’années. Rudibert Kunz et Rolf-Dieter Müller, María Rosa de Madariaga, Carlos Lázaro, Ángel Viñas, Sebastian Balfour et d’autres ont brisé le tabou. La société civile s’en est mêlée, ainsi que le journal Le Monde Amazigh, des experts, des chercheurs, des militants… Il n’est pas une famille rifaine qui n’ait parmi ses parents au moins une personne atteinte de cancer. Longtemps, on a essayé de faire croire que c’était dû à la consommation de produits en provenance des enclaves de Sebta et Melilia. Aujourd’hui, il est incontestable qu’il a été fait usage d’armes chimiques de destruction massive de type ypérite, phosgène et chloropicrine contre les Rifains. Pour rappel, ce sont ces mêmes armes qui furent employées par le régime de Saddam Hussein contre le peuple kurde lors des bombardements sur la ville de Halabja, en 1988.

Victimes d’hier et d’aujourd’hui

Ces armes chimiques de destruction massive, selon la terminologie militaire, n’avaient aucune incidence immédiate sur ceux qui se trouvaient loin des explosions. Mais, par la suite, ils ressentaient d’intenses douleurs au niveau des organes internes. Outre les hommes et les animaux, la végétation et l’environnement en souffraient également. Pire, la guerre chimique provoque encore des séquelles parmi les descendants des victimes de l’époque. La recherche scientifique a permis d’établir un lien de cause à effet entre l’usage de ce type d’armes chimiques et le développement de maladies telles que les cancers du larynx et du pharynx. Or, selon les statistiques des hôpitaux marocains, 80% des patients atteints de cancers du larynx et du pharynx soignés à Rabat sont originaires du Rif.

En ce qui concerne plus particulièrement l’ypérite, divers rapports et études réalisés par des scientifiques de renommée internationale affirment, notamment, que ce gaz a des effets cancérigènes et mutagènes (entraînant des mutations de l’ADN). Suite aux bombardements irakiens à Halabja, le Dr Christine Margaret Gosden, professeur de médecine génétique à l’Université de Liverpool, dit ainsi (dans un rapport de 1998 pour l’Institut de recherche sur le désarmement des Nations-Unies) avoir relevé « des cas de cancers rares, de malformations chez les enfants, de fausses couches, d’infections pulmonaires récurrentes et de problèmes neuropsychiatriques graves. Le gaz moutarde (ypérite) a brûlé des cornées, provoquant des cécités. Des cancers risquent de n’apparaître que cinq à dix années après l’exposition ».

De Nador à Madrid

Longtemps, les autorités marocaines ont cru devoir ménager l’Espagne en évitant le sujet. Au Maroc, par deux fois, des rencontres scientifiques au sujet de la guerre chimique espagnole contre le Rif ont été interdites par les autorités. La troisième tentative aura été la bonne. Un colloque international, à l’initiative du journal Le Monde Amazigh, s’est ainsi tenu à Nador en février 2004, sur le thème de la guerre chimique contre le Rif, avec la présence et le soutien de plusieurs experts étrangers et marocains. C’est à l’issue de ce colloque que s’est constitué le Groupe de recherche sur la guerre chimique contre le Rif (GRGCR).

Sollicités par ce groupe, les députés catalans Joan Tardà i Coma et Rosa María Bonàs i Pahisa ont découvert l’horreur du crime commis à l’encontre des Rifains. Ils se sont déplacés dans le Rif, ont rencontré des anciens, discuté avec des militants de la société civile, avant de décider de prendre en charge le dossier. Le texte parvenu au Congrès des députés a été rédigé avec le GRGCR, qui a été invité aux Cortes, à Madrid, le jour du dépôt de la proposition de loi, le 28 juillet 2005. Des allocutions ont été prononcées devant les caméras des chaînes de télévision espagnoles, au nom du GRGCR, des députés catalans et par l’historienne María Rosa De Madariaga. Aucun média marocain n’avait fait le déplacement, malgré les invitations.

Le but de la démarche auprès et avec les députés espagnols était de régler le problème à l’amiable. Mais à défaut d’une solution de ce genre, il ne restera plus qu’à intenter des actions en justice devant les tribunaux espagnols, voire français, puis devant la Cour européenne des droits de l’homme, après épuisement des voies de recours interne. Démarche qui requiert du temps et des moyens.

Récemment, à l’échelle nationale, le GRGCR a interpellé l’ensemble des partis politiques marocains, ainsi que les présidents des deux chambres du parlement. Le groupe suggère d’introduire une proposition de loi relatant les faits commis, à savoir une violation caractérisée des préceptes essentiels du droit international public et du droit international humanitaire. L’objet de cette loi serait de condamner la guerre chimique contre le Rif, reconnaître officiellement les responsabilités et conduire à des réparations, créer une fondation ad hoc et soutenir la recherche pour réparer les préjudices subis. Un certain nombre de députés contactés ont répondu favorablement à cette démarche.

Mimoun Charqi, auteur de mohammed Abdelkrim El khattabi, l’émir guérillero et membre du Groupe de recherche sur la guerre chimique contre le Rif

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