Jadis, les partis marocains -qu’ils soient de gauche ou de droite- comptaient dans leurs rangs des intellectuels, des penseurs, des professeurs, parfois même des artistes ou des écrivains engagés. Ces femmes et ces hommes avaient pour ambition, non seulement de participer à la vie politique, mais aussi de nourrir le débat d’idées, de penser la transformation de la société, de produire des théories, des propositions, des doctrines. Aujourd’hui, les partis, qu’ils soient au pouvoir ou dans l’opposition, s’appuient sur des technocrates. Le jeu est donc joué. Ces cadres, formés souvent à l’extérieur du Maroc, maîtrisent peu ou prou la culture et les langues du pays, et s’appuient sur leurs connaissances techniques, celles qu’ils ont acquises dans les grandes écoles.
Fini donc les temps où les partis politiques regorgeaient de professeurs, de chercheurs, mais surtout de penseurs. Un seul exemple : dans le cabinet Bouabid, il y avait Mohamed Lahbabi, Abraham Serfaty, Aziz Belal, mais autour de ces partis se trouvaient aussi Abdelkébir Khatibi, Abdellah Laroui… Ce dernier s’était même présenté aux élections au nom de l’USFP.
Le PPS, l’USFP, et l’Istiqlal fournissaient à l’État non seulement des cadres de haut niveau, mais aussi des penseurs qui réfléchissaient la société marocaine. L’État ne se livrait pas, les mains liées, aux cabinets de consulting internationaux pour mettre en place la politique et les plans destinés à gérer ses citoyens et leur avenir.
Voilà ce qui explique l’indigence politique que peu osent encore contester. L’analyse du paysage politique depuis le début du XXIème siècle révèle un appauvrissement progressif mais constant de la pensée politique, une absence cruelle d’anticipation, de créativité, de vision, et surtout de figures marquantes. La scène nationale donne l’impression d’une navigation à vue, sans cap, sans boussole, sans imagination.
Aujourd’hui, les partis se sont vidés de leur substance. On n’y trouve plus de grands noms, plus de discours fondateurs, plus de visions porteuses. L’on cherche en vain des voix qui interrogent le réel, qui pensent la complexité du monde, qui osent formuler des utopies. La politique marocaine s’est transformée en un vaste champ de manœuvres tactiques sans projet. Elle ne propose rien, elle réagit seulement, à la manière d’un épicier de quartier confronté aux variations quotidiennes du marché, préoccupé uniquement de faire tourner sa boutique jusqu’au lendemain. Les dirigeants politiques actuels semblent incapables de se projeter dans l’avenir. Leur langage est souvent creux, standardisé, soumis à une logique gestionnaire. Ils parlent peu d’histoire et jamais de futur. La capacité à formuler un horizon, à tracer un chemin, à nourrir l’imaginaire collectif, a disparu. C’est cela l’indigence politique : un monde sans pensée, sans rêve, sans souffle. Une politique vidée de sa fonction première, qui est de penser le commun et de construire un avenir en commun. Nous sommes forcés de constater une rupture grave. Une société ne peut se maintenir vivante sans pensée politique, sans culture politique, sans imagination collective.Cette indigence politique est d’autant plus préoccupante qu’elle coïncide avec une accélération des transformations du pays. Urbanisation rapide, montée des inégalités, mutation des valeurs, pression économique, tensions géopolitiques : les défis sont nombreux et complexes. Et pourtant, ceux qui dirigent ne font que gérer, bricoler…
L’indigence politique n’est pas neutre : elle rend le pays perméable à toutes les formes de dominations extérieures. Quand on ne pense plus l’universel, quand on ne crée plus de récits, on devient dépendant de ceux qui, ailleurs, imposent leurs récits.
L’oubli de la pensée mène à la soumission. C’est peut-être cela, le danger ultime : que l’indigence ne soit pas seulement un symptôme, mais un projet. Un projet d’extinction lente du politique, au profit de la pure gestion. Un monde où l’on ne pense plus où l’on obéit à ce qui est dicté par l’extérieur. Que faire ?
Les penseurs existent mais ils sont invisibilisés, couverts par la médiocratie.
Par Moulim El Aroussi, conseiller scientifique de Zamane






































