Le 30 mars 2026, le Protectorat français au Maroc aura cent quatorze ans. Une date embarrassante, rarement commémorée, souvent contournée. Le 30 mars 1912, à Fès, Eugène Regnault et le sultan Moulay Abdelhafid apposaient leurs signatures au bas d’un traité qui allait placer l’Empire chérifien sous tutelle française. Dans le grand récit national, cet épisode n’occupe pas la place centrale. Il dérange. Il ne cadre pas avec la narration héroïque de la lutte pour l’indépendance. Alors on l’effleure, on le réduit à un prélude, on le relègue dans les marges. Une nation qui se construit choisit ses souvenirs, mais aussi ses oublis.
C’est dans ces angles morts que surgissent les «Vieux Marocains». Le terme lui-même semble venir d’un autre temps. Qui sait encore, aujourd’hui, ce qu’il recouvre ? Derrière cette expression à la fois familière et mystérieuse se cache une réalité complexe, loin des clichés coloniaux comme des simplifications postcoloniales. Les «Vieux Marocains» ne sont ni une communauté au sens strict ni une catégorie administrative. Ils sont d’abord une revendication: celle de l’antériorité. Être «vieux», ici, ne renvoie pas à l’âge mais à la date d’arrivée. Ceux qui se désignent ainsi affirment avoir connu le Maroc avant le Protectorat, avant l’armée et la bureaucratie coloniale. Ils se voient comme des pionniers, des hommes partis sans filet, installés dans les ports atlantiques ou les villes impériales à une époque où rien n’était encore stabilisé. Négociants, médecins, aventuriers, agriculteurs, interprètes : une Europe en miniature, composite, polyglotte, souvent précaire, qui apprend l’arabe, traite avec le makhzen et vit au plus près de la société locale.
Ce qui rassemble tous ces hommes, c’est la force de l’expérience partagée : celle d’avoir choisi un pays où tout, disait-on alors, restait à faire. On comptait parmi eux des Français, certes, mais aussi des Espagnols fuyant le franquisme, des Italiens venus d’Algérie, des Grecs échappant à la misère et à la guerre civile, des Russes blancs qui refusaient le communisme. Le terme, par ailleurs, ne s’applique qu’au «Maroc français» et n’englobe pas les terres sous domination espagnole, au nord du pays.
C’est dans un contexte fiévreux, où le Maroc avait perdu sa souveraineté mais pas (encore) son indépendance, que se constitue le premier noyau dur des Vieux Marocains. On y trouve des familles comme les Ferrieu (dont Prosper, fils de Pierre, qui allait donner, bien malgré lui, son nom au célèbre quartier réservé de Bousbir), les Brudo, les André, les Redman. Certains donnèrent leurs noms à des villes naissantes, d’autres à des hôpitaux : cas de Maurice Gaud, qui deviendra «Morizgo» ou «Mirizgo» comme les Marocains se plaisent à appeler le plus grand hôpital de Casablanca.
Ils connaissent les codes de la société marocaine, mais aussi du Makhzen, assurant de facto une fonction d’intermédiaires entre l’Europe et le Maroc. Leur identité repose sur une revendication orgueilleuse : ils ne doivent rien à l’État français, rien aux généraux, rien aux traités. Ils se pensent les premiers «blancs» qui ont investi le Far West américain : des pionniers qui ont bravé l’inconfort, la maladie, la peur. Et le sous-développement !
C’est du moins ainsi qu’ils ont perçu leur présence au Maroc. Perçu et revendiqué. La réalité du terrain est, évidemment, plus nuancée et beaucoup plus complexe. Cette complexité dit beaucoup de l’histoire récente du Maroc et justifie que l’on s’arrête à cette page déchirée du récit national, pour tenter d’en recoller les morceaux…
Cette histoire trop longtemps rangée dans les greniers, mérite d’être dépoussiérée et (re)lue avec sérénité. Elle n’appartient pas seulement aux «vieux Marocains» du passé, mais aussi aux «vrais Marocains» d’aujourd’hui.
Par Karim Boukhari
Directeur de la rédaction









































