Après la réunion de Madrid, le dossier du Sahara refait son entrée dans les arcanes feutrés de la diplomatie internationale. Les consultations, facilitées par les États-Unis avec la participation du Maroc, de l’Algérie, de la Mauritanie, du Polisario et des Nations-Unies, visaient officiellement à mettre en œuvre la résolution 2797 du Conseil de sécurité adoptée en octobre 2025. Mais derrière cette relance diplomatique, une autre lecture s’impose : celle d’un conflit qui, lorsqu’il passe des mains des acteurs politiques à celles des experts internationaux, tend à s’installer dans la durée. La résolution 2797 consacre l’autonomie sous souveraineté marocaine comme solution jugée réaliste et appelle à des négociations politiques fondées sur ce cadre. Dans cette perspective, les réunions de Madrid apparaissent comme une tentative de traduction concrète du texte onusien. Washington affirme vouloir soutenir une solution politique réaliste, pragmatique et fondée sur le consensus, en coordination avec l’ONU. Pourtant, le fait même que ces discussions se déroulent sous médiation experte, loin d’un face-à-face direct décisif, nourrit l’idée d’un glissement du politique vers la gestion technocratique du conflit. Dans le discours critique contemporain, ce phénomène est souvent décrit à travers plusieurs notions : rente de conflit, économie de l’aide internationale, ou encore bureaucratie internationale auto-entretenue. Ces expressions renvoient à l’idée qu’une crise prolongée peut faire vivre tout un écosystème d’experts, de consultants, d’institutions et de médiateurs, dont l’activité dépend de la persistance même du problème. Il ne s’agit pas d’un concept juridique, mais d’un jugement politique : celui selon lequel la résolution définitive d’un conflit n’est pas toujours l’horizon réel de ceux qui en assurent la gestion.
Dans la réalité administrative des Nations-Unies, les experts ne perçoivent évidemment pas de royalties au sens commercial du terme ; ils sont rémunérés par des contrats, des missions limitées et des budgets votés. Pourtant, la critique persiste, car la multiplication des rapports, conférences, consultations et processus graduels peut donner l’impression d’un mouvement circulaire où la solution se dérobe à mesure que l’expertise s’approfondit. Ainsi, plus le conflit est étudié, plus il semble se complexifier ; et plus sa résolution politique s’éloigne.
Les réunions de Madrid illustrent cette ambiguïté. D’un côté, elles marquent une implication américaine directe et une volonté de relancer le dialogue entre les parties après des décennies d’impasse ; de l’autre, leur caractère discret, diplomatique et hautement encadré par des médiations extérieures suggère que l’initiative échappe partiellement aux belligérants eux-mêmes. Le dossier semble sortir du champ de la décision souveraine pour entrer dans celui, plus lent, de l’ingénierie internationale.
Cependant, un risque persiste pour le Maroc : dans toute négociation, celui qui présente en premier une proposition précise s’expose stratégiquement à figer sa position et à fournir à l’adversaire un point d’appui. Au fil des négociations, des évaluations et des délibérations, il pourrait ainsi être contraint de céder, de reformuler sa position et, d’une certaine manière, d’y perdre. Pour le Maroc, la dynamique actuelle demeure néanmoins porteuse : la centralité croissante du plan d’autonomie dans les résolutions onusiennes et les positions internationales confirme une évolution diplomatique favorable. Cependant, la transformation d’un avantage politique en règlement définitif suppose un basculement : passer de l’expertise à la décision. Madrid aura peut-être ouvert une nouvelle phase. Mais tant que le conflit restera principalement administré par des médiations successives, il continuera d’alimenter cette impression, celle d’un dossier qui avance sans jamais se clore et d’un Sahara condamné à revenir, encore et encore, entre les mains des experts.
Par Moulim El Aroussi, conseiller scientifique de Zamane









































