Soixante-dix ans après l’indépendance du Maroc, la commémoration impose une évidence… et, presque mécaniquement, une simplification. L’évidence d’un moment fondateur. La simplification d’une date. Dans l’imaginaire collectif, tout semble tenir en une scène: le retour du Sultan en novembre 1955, l’élan populaire, le discours qui scelle une promesse. Comme si l’histoire s’était jouée là, en un instant suspendu.
Mais l’histoire, justement, ne tient jamais en une image. Car l’indépendance du Maroc ne se résume pas à un moment. Elle s’inscrit dans une séquence. Une construction lente, faite d’accélérations, de ruptures, mais aussi de continuités. Ses étapes décisives se jouent en mars et en avril 1956, lorsque prennent fin les protectorats français et espagnols. Et pourtant, même cette chronologie reste insuffisante.
L’indépendance commence bien avant d’être proclamée. Du Manifeste de 1944 au discours de Tanger en 1947, de la crise de 1953 à la montée de la résistance, jusqu’aux négociations de 1955, c’est tout un processus qui se déploie. Une dynamique traversée de tensions, de compromis, de rapports de force. Le Maroc ne se libère pas dans un vide : il s’inscrit dans un monde en mutation, celui de l’effritement des empires coloniaux et de l’affirmation des nationalismes. 1955 marque un tournant. Mais pas un aboutissement.
Aix-les-Bains, puis Celle-Saint-Cloud, entérinent un basculement : la France reconnaît Mohammed V comme interlocuteur légitime et ouvre la voie à la souveraineté. Mais cette souveraineté reste encore à définir. À encadrer. À négocier. Le rapport de force, lui, demeure inégal. C’est en 1956 que l’indépendance prend forme. Le 2 mars, une déclaration et non un traité met fin au protectorat français. Le choix des mots est révélateur. Une déclaration consacre une rupture, mais elle en dit aussi les limites. Elle affirme une souveraineté, tout en balisant les contours, notamment sur les plans militaire, économique et administratif.
Dès l’origine, une ambiguïté s’installe. Car l’indépendance ne se donne pas comme un bloc homogène. Elle se décline, se fragmente, se construit dans des domaines multiples : politique, juridique, économique, social, culturel. Et dans chacun de ces champs, elle avance à des rythmes différents. Rien n’est immédiat. Rien n’est total.
L’indépendance ne supprime pas les dépendances. Elle les transforme. Le Maroc de 1956 hérite d’un appareil administratif, d’infrastructures, de circuits économiques, de cadres juridiques, de relations internationales déjà en place. L’indépendance ne fait pas table rase. Elle réorganise, elle adapte, elle négocie avec l’existant. Autrement dit, le Maroc devient indépendant… Tout en entrant dans une nouvelle forme d’interdépendance.
En avril de la même année, l’Espagne reconnaît à son tour l’indépendance. Mohammed V se rend à Madrid, puis à Tétouan, où il proclame la réunification du pays. L’émotion est forte, l’élan réel. Mais là encore, l’histoire ne s’arrête pas. Car le Maroc de 1956 n’est pas encore pleinement achevé dans ses frontières. Tanger, Tarfaya, le Sahara,… Autant de questions en suspens. L’indépendance politique précède ici le parachèvement territorial. Elle ouvre un processus plus long, celui de la construction nationale dans toutes ses dimensions.
Dès lors, une question traverse les décennies. Avons-nous recouvré une indépendance pleine et entière ? La question n’est pas idéologique. Elle est historique. Car l’indépendance n’est pas un état figé. C’est un rapport. Un rapport à soi, au pouvoir, aux autres. Un rapport qui se construit, se négocie, se défend et parfois se redéfinit. Soixante-dix ans plus tard, l’enjeu n’est peut-être plus de savoir quand le Maroc est devenu indépendant. Mais ce que signifie, concrètement, être indépendant. L’histoire, elle, ne s’arrête jamais. Elle continue. Toujours.
YOUSSEF CHMIROU
DIRECTEUR DE LA PUBLICATION










































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