L’Iran a deux ennemis existentiels : l’Amérique et Israël. C’est pour cela qu’il a l’habitude de les désigner par le grand et le petit Satan. Nous parlons bien sûr de l’Iran des Mollahs, qui n’a strictement rien à voir avec celui du Shah. Avec le même peuple, la même histoire, changer de régime politique a totalement redéfini le rapport de l’Iran au monde. En Iran, l’irruption de Khomeiny a eu l’effet d’une tornade. On connait l’après puisqu’on le voit aujourd’hui sous nos yeux, et on a oublié l’avant. Or, il est important de revenir en arrière pour comprendre la guerre qui secoue aujourd’hui la région et dont tout le monde, y compris le Maroc, paiera d’une manière ou une autre les pots cassés. Ce qui a été oublié, c’est que les états-Unis ont accompagné la modernisation / occidentalisation de l’Iran et aidé (en se servant, évidemment) à l’exploitation de son sous-sol. Avant de devenir le grand Satan, ils étaient le grand ami et parrain de Téhéran. Mais avec l’arrivée des Mollahs, il y a eu un terrible retour de flamme. La crise dite des otages en 1979, avec envahissement de l’ambassade US à Téhéran, est considérée, du point de vue américain, comme la plus grande humiliation depuis la guerre du Vietnam. Un revers que les Yankees, toutes sensibilités confondues, n’ont jamais digéré…
La guerre d’aujourd’hui a forcément quelque chose à voir avec ce lourd passé. À côté, il y a d’autres enjeux et d’autres réalités complexes qui vont au-delà du schéma binaire de la lutte contre le grand et le petit Satan. Cette terminologie n’est qu’un hameçon pour appâter la rue arabe, traditionnellement hostile à Washington et Tel-Aviv. La perception de la guerre en cours nous offre un gouffre entre les discours enflammés et les froides réalités. Dans un Proche et Moyen Orient en éternelle recomposition, chacun mène la guerre qui correspond à ses intérêts stratégiques. Le débat passe outre la question de la légalité internationale (existe-t-il une guerre
«légale» ?). Et, en parlant de question, au Qatar et aux émirats, qui ont été ciblés par les frappes iraniennes, on ne se pose pas la question de savoir qui est le grand ou le petit Satan, mais qui peut représenter une menace pour la stabilité, pour ne pas dire la survie de ces micro-états à la constitution si fragile : est-ce le tandem Amérique-Israël ? Ou plutôt le régime des mollahs ?
Le même questionnement se pose jusqu’en Arabie saoudite et, par extension, à tout le reste du monde dit arabe, y compris au Maroc, quoique à des degrés moindres. La réponse est connue et facile à deviner. Mais elle n’est pas la même dans l’esprit de l’état, qui est une mécanique froide et pragmatique, et celui de la rue qui fonctionne à l’émotion, à la mémoire blessée et aux récits simplifiés. C’est là que se creuse la fracture. D’un côté, des États qui raisonnent en termes de sécurité, d’équilibres régionaux et de rapports de force. De l’autre, des opinions publiques nourries de symboles, de causes et d’images fortes, où la grille de lecture reste souvent morale, binaire et figée dans le temps. Ce décalage explique pourquoi le discours iranien trouve encore un écho dans la rue arabe. En désignant des ennemis absolus, le régime des mollahs parle aux imaginaires, simplifie un monde complexe, transforme des conflits d’intérêts en affrontement du bien contre le mal, et se positionne comme le porte-voix d’une résistance fantasmée. Mais cette rhétorique a ses limites. Elle masque mal les contradictions internes de l’Iran, ses propres logiques de puissance et ses interventions directes ou indirectes dans plusieurs foyers de tension. Elle occulte aussi le fait que, dans la pratique, les lignes de démarcation sont beaucoup plus floues : alliances de circonstance, rivalités intra-arabes, dépendances économiques, jeux d’influence multiples. Rien n’est jamais totalement cohérent, encore moins idéologique.
C’est précisément dans cet entre-deux que se joue la guerre actuelle. Pas seulement sur le terrain militaire ou celui du prix du pétrole !
Karim Boukhari
Directeur de la rédaction










































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