Porté par la Fondation Dr Leïla Mezian, l’espace amazigh inauguré au cœur de l’Alhambra redonne toute sa place à une composante essentielle de l’histoire d’Al-Andalus. Zamane y était pour assister à cette inauguration chargée de symboles.
Sous le soleil de juin, les jardins de l’Alhambra semblent suspendus hors du temps. Les fontaines murmurent entre les cyprès, les touristes se pressent dans les palais nasrides et les pierres ocres racontent, comme depuis des siècles, la grandeur d’Al-Andalus. Pourtant, ce samedi 13 juin, un événement particulier est venu enrichir le récit de ce lieu universel. Au cœur du Carmen de los Porcel, élégante demeure nichée dans les hauteurs du complexe monumental, a été inauguré un espace permanent consacré à la culture amazighe. Porté par la Fondation Dr Leïla Mezian, sous l’impulsion de M. Othman Benjelloun et de sa fille Dounia Benjelloun, ce projet entend redonner toute sa place à une composante essentielle de l’histoire andalouse souvent reléguée au second plan. L’événement a réuni de nombreuses personnalités marocaines et espagnoles : responsables culturels, diplomates, universitaires, chercheurs et représentants institutionnels des deux rives de la Méditerranée. Parmi eux figuraient notamment André Azoulay, conseiller du roi MohammedVI, ainsi que plusieurs responsables du Patronat de l’Alhambra et de la Junta de Andalucía.
Quand l’Histoire retrouve une pièce de son puzzle
L’émotion était palpable dès les premières prises de parole. Car au-delà de l’ouverture d’un simple espace muséal, beaucoup avaient le sentiment d’assister à une forme de réconciliation historique. Depuis des décennies, l’imaginaire collectif associe l’Andalousie aux Omeyyades de Cordoue ou aux Nasrides de Grenade. Une histoire réelle mais incomplète. Car les dynasties amazighes ont joué un rôle décisif dans la construction politique, intellectuelle et culturelle d’Al-Andalus. Les Zirides, venus du Maghreb, firent de Grenade l’une des grandes capitales de la péninsule. Les Almoravides puis les Almohades façonnèrent durablement l’organisation du territoire, l’architecture, les échanges commerciaux et la vie intellectuelle de l’Occident musulman. Patricia del Pozo, conseillère à la Culture et aux Sports du gouvernement andalou, a vu dans ce nouvel espace «une reconnaissance de la contribution fondamentale des Amazighs à la construction d’Al-Andalus et un symbole du dialogue entre les deux rives de la Méditerranée». Une déclaration qui résume parfaitement l’esprit de cette inauguration: redonner leur juste place aux Amazighs dans le récit andalou, au cœur même de l’un de ses monuments les plus emblématiques. Même son de cloche du côté marocain. «Cet espace est un pont entre les mémoires. Il rappelle que les cultures ne s’opposent pas, elles dialoguent et s’enrichissent mutuellement», a déclaré André Azoulay. Dans les allées du jardin, plusieurs invités soulignaient le caractère hautement symbolique du choix de l’Alhambra. Peu de lieux incarnent avec autant de force la rencontre entre les civilisations méditerranéennes. Installer ici un espace amazigh revient à réintroduire dans l’histoire de l’Andalousie l’un de ses acteurs majeurs.
Leïla Mezian, l’âme du projet
Mais derrière cette réalisation historique se trouve avant tout une femme : Leïla Mezian Benjelloun. Disparue en juillet 2024, la fondatrice de la Fondation qui porte son nom avait consacré plus d’un demi-siècle à la collecte, à la sauvegarde et à la valorisation du patrimoine amazigh marocain. L’un des moments les plus émouvants de la cérémonie fut sans conteste l’intervention de sa fille, Dounia Benjelloun. La voix parfois chargée d’émotion, elle évoque la présence invisible de sa mère dans chaque détail du projet. «Elle n’est pas à nos côtés aujourd’hui, et pourtant elle est partout ici», déclare-t-elle devant une assistance visiblement touchée. Puis elle ajoute une phrase qui résume à elle seule la portée de cette inauguration : Cet espace amazigh représente l’accomplissement du rêve de ma mère». À ses côtés, M. Othman Benjelloun suit la cérémonie avec émotion. Sa présence rappelle l’attachement de la Fondation Dr. Leïla Mezian à la préservation et à la valorisation du patrimoine marocain. À travers ce nouvel espace, l’œuvre de sauvegarde et de transmission menée pendant des décennies par Leïla Mezian Benjelloun trouve aujourd’hui un écrin à la hauteur de son importance.
Le parcours muséal dévoile une collection exceptionnelle constituée au fil des décennies. Bijoux d’argent finement ciselés, fibules monumentales, colliers, diadèmes, tissus traditionnels, objets domestiques et pièces rares composent un ensemble d’une remarquable richesse. Loin d’une présentation folklorique, chaque objet est replacé dans son contexte historique et anthropologique.
Un patrimoine vivant
Au fil de la visite, les vitrines racontent les modes de vie, les croyances, les savoir-faire et les échanges qui ont façonné les sociétés amazighes du Maroc. Les visiteurs découvrent également dix-sept films documentaires consacrés aux kasbahs du Sud, aux greniers collectifs fortifiés, aux musiques traditionnelles, aux fêtes populaires et aux formes d’architecture vernaculaire qui continuent de marquer les paysages marocains. Dans les salles d’exposition, les réactions témoignent souvent d’une même surprise. Beaucoup découvrent l’ampleur et la diversité d’un patrimoine qu’ils ont peu connu.
Au-delà des objets exposés, le nouvel espace raconte une histoire plus vaste : celle des circulations humaines entre les deux rives de la Méditerranée. Il rappelle que les montagnes du Rif, les vallées du Haut Atlas et les plaines andalouses ont longtemps appartenu à un même espace d’échanges, de commerce et de création. Lorsque la cérémonie s’achève, les jardins du Carmen retrouvent progressivement leur calme. Les remparts de l’Alhambra dominent toujours Grenade comme ils le font depuis des siècles. Rien ne semble avoir changé.
Et pourtant, quelque chose s’est déplacé dans le récit de ce lieu mythique. Une mémoire longtemps restée dans l’ombre vient de trouver sa place au cœur même de l’un des monuments les plus emblématiques du monde méditerranéen. Comme si l’Histoire, après plusieurs siècles d’oubli, venait enfin de récupérer l’une des pièces manquantes de son puzzle.
Par Y.C



































